Étant impossible que personne se méprenne, vu la précision de son titre et la qualité des écrivains qui en sont les auteurs, sur la nature et l'esprit de cet ouvrage, il a paru cependant nécessaire d'exposer ici en quelques mots les raisons qui ont déterminé l'ordonnateur d'un tel recueil hagiographique à choisir, parmi les innombrables légions de Saints, apôtres, évangélistes, martyrs , confesseurs, pontifes, docteurs, vierges et saintes femmes qui forment l'immarcescible couronne de flamme éternellement vivante et agissante de l'Église Catholique, ceux dont la vie et les oeuvres y sont étudiées.
Aucun d'eux, d'abord, qui n'appartienne à l'histoire, qui n'ait, sous sa réalité légendaire par quoi sa physionomie se complète et s'enrichit, sa réalité historique. La foi du vingtième siècle est autrement exigeante que celle du treizième : tenter de refaire aujourd'hui la Légende Dorée ne serait qu'une vaine et puérile entreprise.
Aucun d'eux, ensuite, qui ne soit représentatif de son époque ou qui n'ait tenu, à son époque, parfois en la devançant avec une prodigieuse prescience, souvent en en contrecarrant les aspirations, un rôle prépondérant et qui, spirituellement et effectivement, ne le tienne encore de nos jours ; aucun d'eux qui, malgré son universalité, ne soit l'expression sublimisée, portée à sa suprême puissance, de l'âme de sa race. Entre des Saints français, comme un saint Bernard, une sainte Jeanne d'Arc, un saint François de Sales, un saint Vincent de Paul, des Saints italiens comme un saint Benoît, un saint François d'Assise, une sainte Angèle de Foligno, une sainte Catherine de Sienne, des Saints Espagnols comme un saint Dominique, un saint Ignace, une sainte Térèse, un saint Jean de la Croix, par exemple, que de contrastes même dans les traits par lesquels ils paraissent se ressembler le plus, quelles affirmations de personnalités diverses !
Sans doute, ces irrésistibles entraîneurs d'hommes que sont les grands fondateurs d'Ordres, ces maîtres souverains des sciences sacrées, ces mystiques inspirés, ces sublimes visionnaires qu'illumine une intelligence infaillible, que consume le feu de l'amour divin, sans doute tous ils s'inclinent devant les mêmes dogmes et acceptent les mêmes mystères, sans doute tous ils sont de la même lignée, tous ils s'abreuvent à la source des mêmes vérités et se nourrissent des mêmes certitudes, mais avec quel sens aigu et souple des réalités, quelle audace clairvoyante, quelle sage et joyeuse folie, quelle indomptable persévérance nous les voyons accomplir leur mission particulière ! Quoi d'étonnant à cela? répondront les croyants. Dieu lui-même les y aide ou les y contraint.
Et à les regarder seulement du point de vue humain, n'apparaissent- ils pas aussi dignes d'admiration et de vénération? Peut-être pourrait-on dire qu'ils le sont davantage.
Les prodiges de maîtrise de soi, de volonté, de vertu, d'abnégation, d'héroïsme dont est faite la trame de leurs actes, leur sérénité devant la mort, la sublimité de leurs écrits, le rayonnement de leur oeuvre, ne devraient-ils pas, s'ils ne sont dûs à la force surnaturelle de la grâce, nous émerveiller encore plus, et quand nous tremblons d'émotion et avouons notre impuissance à en pénétrer le mystère, devant les chefs-d'oeuvre du génie humain, pourquoi demeurerions-nous froids devant les chefs-d'oeuvre que sont la vie des Saints? Et quand nos regards se voilent de larmes en écoutant certains des derniers quatuors de Beethoven ou en contemplant la voûte de la Chapelle Sixtine, comment pouvons-nous donc rester les yeux secs à évoquer les ivresses spirituelles, les extases, les souffrances, le dénuement, le dévouement, la douceur, le courage des Saints, à entendre les cris déchirants de leur joie, à les voir emportés par les élans de leurs prières, à étudier
les constructions éblouissantes, vertigineuses de leur pensée, la magnificence de leur âme, devant, enfin, les miracles vivants qu'ils sont eux-mêmes, tous? Ce qualificatif de divin que notre époque de surenchère et de méconnaissance, de renversement des valeurs prodigue avec tant de complaisance à des poètes, à des artistes, à des comédiennes, sitôt qu'il leur arrive de dépasser la commune mesure, n'est-ce pas eux qui le mériteraient, si les théologiens ne nous interdisaient de le leur appliquer?
Il me reste quelques mots à dire de l'attribution à chacun des collaborateurs de cet ouvrage du sujet qu'il a traité. Rien n'a été plus facile en ce qui concerne la plupart d'entre eux, eu égard à leurs travaux antérieurs; les autres ont simplement choisi parmi les Saints dont la présence s'imposait en ce recueil celui vers lequel les entraînait une intime prédilection. Et l'unité de l'oeuvre s'est trouvée atteinte d'elle-même tant par l'égale et parfaite splendeur des glorieuses figures qui y sont célébrées que par la fervente, communauté de pensée et de foi et l'intensité de vie intérieure des hommes qui ont bien voulu s'unir pour en assurer la réalisation.
GABRIEL MOUREY.