
LE DOCTEUR ILLUMINÉ
« L'Ami était le messager de son Aimé auprès des princes chrétiens et des infidèles, afin de leur enseigner l'Art et les Principes et de leur apprendre à connaître et à aimer. »
(Le Livre de l'Ami et de l'Aimé, y. 143) « ... Qui autem fecerit et docuerit, hic nzagnus vocabitur in regno ccelorum. » (Matth., V, 19.)
RAYMOND LULLE, AVEC L'AURÉOLE DES BIENHEUREUX
Bois gravé, xvi siècle, coll. E. L. (cliché Editions Franciscaines)
NUM, OBSTAT ,
Paries die 22a Novembris 1949 in mitan S,D. ab Aspero-.1fonte, martyris
• Fr. Ephrem LONOPRE Cens. D.ep. O.F.M.
IMPRIMATUR
Lutetiae Parisiorum die 24a Novembris 1949
Petrus BROT Vie. Gen
TABLE DES CHAPITRES
Préface : L'Homme au destin comblé, par DANIEL OPS
I- Un vieillard se souvient
II- Le Pèlerin de l'Amour
III. — Par monts et par vaux
IV. — Le cléconfort .
V. — Le suprême témoignage
Bibliographie sommaire
Table des illustration
ACHEVÉ D'IMPRIMER SUR LES PRESSES DE LA TECHNIQUE DU LIVRE, A PARIS, POUR LE COMPTE DES EDITIONS FRANCISCAINES, LE 16 JANVIER 1951, EN LA FÊTE DES MARTYRS DU MAROC
Dépôt légal no 147, 1" trimestre 1951
TABLE DES. ILLUSTRATIONS
Bienheureux Raymond Lulle, albâtre de 1488,
M.-Fr. Sagrera, couvent San Francisco de Majorque bois gravé, xvne siècle
Raymond Lulle en prière, bois gravé, xvILe siècle
L'évêque de Majorque faisant le panégyrique de saint François, le 4 octobre 1265;
Raymond Lulle renonce au monde et reçoit l'habit de Tertiaire franciscain, miniature du commence ment du XIVe siècle, à Karlsruhe
Thomas d'Arras accompagné du bienheureux Ray mond présente à la Reine de France et de Navarre un résumé de la doctrine lullienne, miniature du commencement du mye siècle, à Karlsruhe
Le solitaire Mont Banda et son ermitage, bois gravé, xve siècle, à Palma
Diagrammes explicatifs de l'Ars Magna, édition lullicnne de Salzinger (1721.42) :
figure A
figures S et T
figures V et X .
figure A (abrégée)
Lettrine A, manuscrit du xve siècle
La Vierge présente l'Enfant Jésus à Raymond Lulle, gravure sur bois, xvne siècle
L'ancien rétable de la Trinité , chez les Trinitaires de Majorque, gravure sur cuivre de 1708, Acta Sanctorum, 30 Junii
Raymond Lulle prêchant aux Maures et aux Juifs, prédelle des Trinitaires de Majorque, xive-xve siècles, collection Mulet
Diagramme explicatif du Grand Art, figure A en catalan
Discussion philosophique de Raymond Lulle, manuscrit du xve siècle
Lapidation de Raymond Lulle, à Bougie, bois gravé, xve siècle, à Palma
Funérailles du bienheureux Raymond Lulle, prédelle des Trinitaires de Majorque, xive-xve siècles, collection Mulet
Sépulcre du bienheureux Raymond Lulle, à San Francisco de Majorque, gravure sur cuivre de 1708, Acta Sanctorum, 30 Junii |
L'HOMME AU DESTIN COMBLÉ
Cet homme que nous considérons, en la vigile de l'Assomption 1314, debout à l'avant de la nef qui, pour l'ultime fois, va l'emporter vers la terre africaine, ce vieillard chenu, au front buriné par l'ascèse, qu'entoure vivant la vénération des foules, Raymond Lulle, premier apôtre des Musulmans, comment n'éprouverions-nous pas devant lui cette sorte particulière d'admiration nuancée d'envie que suscite en nous un destin humain à l'extrême comblé? Et comme nous comprenons qu'à cette émouvante figure Jean Soulairol ait, sous la bannière des Editions franciscaines, consacré un petit livre fervent !
En cette fin du XIII siècle où déjà s'annoncent, encore assises sur des bases chrétiennes inébranlables, les personnalités types de la Renaissance, l'aventurier de l'action, l'humaniste féru des choses de l'esprit, quel homme mieux que le Majorquin, sut reconnaître tout ce qui pouvait requérir un vivant de son temps, et, dans son expérience personnelle, l'assumer?
Rien ne manque à cette existence pour qu'elle nous apparaisse comme une sorte de somme, et un exemple. Rien, pas même ce côté humain, très humain, où nous le voyons, dans une jeunesse qui se prolonge, passionné de goûter à tous les fruits du jardin de délices, troubadour plus soucieux de « gay savoir » que d'études ou de science, poète léger, mari frivole et galant trop tourbillonnant... Il n'aura pas fallu moins que la volonté de Dieu, expressément manifestée, dans des conditions qui, par leur soudaineté, rappellent celles où un saint Paul, un Pascal, un Claudel, trouvèrent le chemin, pour que cette nature ardente, d'un seul coup, se retourne et tende vers le salut des forces jusqu'alors vouées à la dissipation. Qu'un Saint soit un homme et que la Parole ineffable puisse rayonner à l'oreille des pécheurs, n'y a-t-il pas là, pour les pécheurs que nous sommes matière à consolation ?
Il a eu cette chance, Raymond Lulle, d'être assez aimé par Dieu pour être, par Lui, frappé au coeur. La plus bouleversante des expériences humaines, la con version, il l'a vécue avec une intensité dramatique dont il a lui-même rendu témoignage. « Nul, Seigneur, n'a senti si forte angoisse que de passer du péché à la pénitence. » La formule, lapidaire, a la frappe d'un maître. Car, et ce fut là encore sa chance, des maîtres de la langue, il posséda aussi les dons. Le romancier qui, au long des pages quasi proustiennes, analyse ses propres démarches en les confrontant au modèle qu'il eût voulu égaler, le poète dont les rapprochements et les symboles ont parfois un accent à la Rimbaud, a su ce que coûtaient de peine mais aussi ce que donnent d'exaltante joie l'idée vaincue, la forme soumise, la fulgurante image devenant douloureusement texte écrit. N'a-t-il pas même, mais ce n'est peut-être qu'une légende, poussé avant dans ces recherches que le Moyen-Age tenait pour primordiales, dans ce « Grand Art » dont la pierre philosophale était le suprême dessein ? Qu'on l'ait beaucoup cru, beaucoup dit, en son vivant même, laisse à penser qu'en tout cas de telles curiosités ne lui furent pas chimériques.
Édition Franciscaine
Bienheureux Raymond Lulle gisant de son sépulcre Albâtre de 1488 - M.Fr. Sagrera, couvent San Frescesco de Majorque
Et puis c'est, bouleversant le cours de cette vie, l'appel mystérieux. Redevenu chrétien, se contentera-t-il de l'être comme' nous le sommes dans les contingences modestes de la vie quotidienne ? Cette nature de feu s'étiolerait à ne faire que des livres! Une fois encore le Seigneur a parlé. Au haut de cette colline où, entre ciel et mer, Raymond Lulle inédite, l'illumination l'atteint, l'enveloppe comme il en alla pour Moïse devant le Buisson Ardent, et tout en lui découvrant, de la transcendante ordonnance du monde, ce qu'un mortel peut connaître, le fixe en même temps dans son nouveau destin. Non, il ne sera pas le chrétien banal, caparaçonné de conformismes bourgeois et de réussites littéraires, qu'il pourrait être. Il renoncera, il se renoncera. Comme l'Anne Vercors de l'Annonce faite à Marie, dépouillant tout, quittant femme et enfants, il partira, pèlerin des routes de la chrétienté entière, et, sous la bure du tertiaire franciscain, épousera la Sainte Pauvreté.
L'idée chère à Bergson que les grands mystiques sont fondamentalement des hommes d'action, qui donc l'illustra mieux que ce « Docteur illuminé » dont la vocation fut d'être le plus audacieux des missionnaires ? La grande image de l'Eglise oecuménique, recouvrant peu à peu le monde et reprenant terrain sur ses ennemis, telle qu'il avait dû l'entrevoir dans sa mystérieuse révélation, désormais il va la servir : il ne servira plus qu'elle. Par delà tous' les obstacles, par delà les siècles, ce qu'il voit et ce qu'il vise, c'est l'Afrique redevenue chrétienne, c'est le témoignage de la Parole donné en pleine terre islamique, c'est, par avance, l'idéal de Lavigerie et de Charles de Foucauld.
Ainsi, consacrée à la tâche évangélique, cette vie de grand intellectuel se mue-t-elle en vie d'homme d'action. Innombrables voyages, expéditions d'une audace pres que inconcevable, c'est l'aventure missionnaire type qui, d'année en année, s'écrit, semblable à celle d'un saint Paul aux premiers jours de l'Eglise, « à temps et à contre-temps ». Comme l'apôtre des Gentils, il pourra dire : « J'ai été malmené mais jamais découragé », car ni la prison, ni la bastonnade, ni les menaces de mort maintes fois répétées ne le retiendront de reprendre une tâche ingrate, qu'il est presque seul à sentir si nécessaire. Et quand, enfin, retourné en Afrique pour la cinquième fois, prêchant derechef l'Evangile et s'attaquant aux bastions de l'Islam, il tombe sous les coups de la populace et va mourir sur le navire qui le ramène au pays, n'est-ce pas le ternie de martyr qui vient aux lèvres pour caractériser son sacrifice ? Comme Charles de Foucauld, Raymond Lulle aura donné son sang pour que la chère Afrique retrouve la Parole de vie. Et son destin alors sera vraiment comblé.
Telle est cette figure exemplaire que Jean Soulairol a évoquée avec une compétence que l'amour et la vénération accompagnent. Son livre, mince mais dense, rend un bel hommage à ce nom encore trop mal connu et qui tant mérite de l'être. L'homme, le grand esprit, le Bienheureux, le fou du Christ y apparaissent bien vivants, unis dans une personnalité que Dieu, visiblement, ordonna à ses fins. Dans les « Profils franciscains » où paraît cet ouvrage, il en est peu d'aussi riches, et par tant de côtés, d'aussi fascinants.
DANIEL-ROPS |