Titre de la série
Raymond-Lulle-ofm-L-ami-et-L-aime


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Nom de l'auteur:
Raymond Lulle-traducteur P. Marius André o.f.m.

Information

Les Éditions G.Gr`s et C.

Le livre Catholique, 21 rue hautefeuille , 21 Paris

Traduit du Catalan

par P. Marius André

Copyright 1943 Raymond Lulle

Tous droits de traduction, de reproduction et
d'adaptation réservés pour tous les pays,

Imprimé au Canada

Autorisation reçu du Canada. Donné par le Père René Brion o.f.m.Père Henri Éthiero.f.m. Min. Prov.

À + Sr Denise Christiaenssens ermite de la croix o.f.s.

. pour mettre sur son site http://MonDieuEtMontout.com

pour les membres de sa fondation
Les Amis (es) de Saint François et Sainte Claire d'Assise enr.


Mémo

Ce livre, le neuvième de la collection « Le livre catholique », a été établie par Paul Morisse, tiré a mille six cent cinquante exemplaires, dont cent cinquante hors commerce, numérotés de 1 à 1500 et de 1501 à 1650, sur vélin teinté des manufactures de Rives, et achevé d'imprimer par E. Arrault et Cie, à tours, le XXVIII Févreir MCMXXI, le bois ont été dessinés et gravés par Maurcie Brocas.

Les photos viennent du livre même.

Préface

RAYMOND LULLE

Raymundus, pretiosae laudis abundus, doctor profundus, regnat sine fine jucundus ; et collaudabunt multi sapientiam ejus, et usque in saculum non de lebitur nomen ejus.

OFFICIUM GLORIOSI AC BEAT ISSIMI MARTYRIS RATMUNDI LULLI.

Dans toute l'histoire de l'Église, des belles-lettres, des sciences et de la philosophie, si souvent et si heureusement unies, il n'est point d'hommes qu'on puisse comparer à Raymond Lulle, à la fois pour l'activité de son apostolat, la (planlité et la variété de ses oeuvres écrites el le sort de celles-ci.

Des quatre-vingt-trois ans que dure sa vie, il en passe cinquante-trois à parcourir la plus grande partie du monde connu au treizième siècle pour conquérir pacifiquement, par la science et la persuasion, des âmes d'infidèles à la religion du Christ; il va jusqu'en Asie aux frontières des Indes, jusque sur des rivages de la Baltique encore peuplés d'idolâtres; il parcourt plusieurs fois tout le nord de l'Afrique, disputant avec les docteurs les plus subtils de la religion d'Allah, jusqu'au jour où il est martyrisé sur la place publique de Bougie par la populace musulmane qui redoute l'action auprès de ses prêtres, de ce savant chrétien illuminé, logique et courtois. Il accomplit ces longs voyages, qui ne prendront fin qu'avec sa vie, au milieu des pires difficultés sur terre et sur les eaux, souvent en danger de mourir sous le couteau d'un fanatique, en danger, parfois, de mourir de fatigue ou de faim. Il allait sans lassitude et sans peur; l'amour et la foi le guidaient et l'acheminaient.

« L'Ami devait voyager par des chemins longs, durs et âpres, et c'était le moment de partir et de se charger du lourd fardeau que l'Amour fait porler par ses amants. C'est pourquoi l'Ami déchargea son âme des pensées et des délices temporelles pour que son corps pût supporter plus aisément la charge et que, par ces chemins, son âme allât en compagnie de son Aimé. »

Ces pérégrinations auraient suffi à remplir la vie d'un homme robuste de santé physique et d'amour divin. Mais le bienheureux Raymond, qui est au-dessus des conditions habituelles de l'existence humaine, trouve le moyen, tout en courant le monde, de composer plusieurs centaines de livres. El quels livres ! Rien des connaissances scientifiques et philosophiques de son époque ne lui est étranger. Il est l'encyclopédie du treizième siècle, errante et au service de Dieu. Il aborde tous les genres depuis la poésie et le roman, jusqu'à la discussion scolastique. Le premier, il se sert d'une langue vulgaire, le catalan, pour écrire des ouvrages philosophiques. Le premier, il fait une classification des sciences. Le premier, il fonde des écoles de langues orientales. Le premier, il écrit un catéchisme dans le langage du peuple. Le premier, il écrit un grand roman en prose qui pourrait être qualifié de « roman de moeurs conlemporaines ». Il écrit un Livre de Contemplation, oeuvre plus vaste encore, véritable encyclopédie de l'ascétisme, dans laquelle les effusions du mystique qui est un grand lyrique alternent avec les démonstrations parfois trop sèches du dialecticien : celle œuvre serait le plus grand monument de la littérature chrétienne au moyen âge, si saint Thomas ne nous avait donné la Somme. Il écrit... Mais que n'a-l-il écrit! El de tous les ouvrages qu'il compose en sa belle langue romane de Catalogne, il fait lui-même ou fait faire par ses disciples des traductions en latin el en arabe pour l'édification des chrétiens et la conversion des infidèles.

De celle oeuvre immense et multiple, que reste dans le souvenir des hommes en dehors de sa patrie ? A part quelques spécialistes, personne ne la connaît. Le nom de Raymond Lulle a été pourtant sauvé de l'oubli, nul homme ayant fait des éludes secondaires n'ignore qu'il est l'auteur d'ouvrages d'alchimie. Or ces livres ne sont pas de lui ! Non seulement il ne fut pas alchimiste, mais encore il s'est moqué des chercheurs de pierre philosophale et il a criblé les alchimistes d'épigrammes dans un de ses livres d'une indiscutable authenticité. Lulle a écrit à peu près sur tout, excepté sur l'alchimie, et ce n'est que comme auteur d'ouvrages d'alchimie — et aussi d'une machine à penser » — que, hors de son pays, il est cité dans les manuels ! Les livres ont leur destin, dit un proverbe latin. Il n'est point de livres qui aient eu un destin pareil à ceux de Raymond Lulle.

Même dans sa patrie ils sont restés longtemps dans l'oubli ou n'ont été étudiés que par des savants — théologiens et philosophes — dans des traductions ou imitations latines souvent incorrectes, incomplètes et même en partie apocryphes. On n'imprimait pas les textes originaux, sauf deux ou trois en des éditions incomplètes et fautives. La langue de l'auteur de l'Ami et l'Aimé était tombée dans le discrédit et le mépris, par suite de longs siècles d'asservissement de la nation catalane. La renaissance littéraire, bientôt suivie d'un réveil politique, a été, dans la seconde moitié du dix-neuvième, siècle, marquée, parmi tant d'autres manifestations, à Barcelone, dans les Baléares, puis dans l'Espagne entière, par une véritable résurrection de Raymond Lulle.

Le catalan a eu l'insigne honneur d'être élevé à la perfection littéraire par un historien qui fut un grand roi et par un savant qui fut un saint et un poète. Celui-ci, notre bienheureux Raymond, était le fils d'un des nobles Catalans qui avaient suivi celui-là, Jacques le, à la conquête de Majorque et étaient restés dans l'île redevenue un royaume chrétien. Il y naquit, à Palma, en 1232. Son adolescence et sa jeunesse, jusque vers la trentième année, furent celles d'un gentilhomme charmant, frivole, passionné de poésie et des jeux de l'amour, et même débauché. Le mariage même ne mit pas un terme à cette vie licencieuse. Un jour, en un moment d'affolement, il entra à cheval dans une église pour y suivre une honnête dame qu'il importunait depuis quelque temps de ses déclarations enflammées. Alors elle s'approcha de lui, lui parla pour la première fois et lui donna rendez-vous pour le soir du même jour, chez elle. Il accourt, à l'heure fixée e!, à l'instant où il croit que l'objet de sa passion va s'abandonner entre ses bras, il voit devant lui une femme en larmes qui lui reproche son amour criminel : « Contemple- la donc, conclut-elle, dans toute sa laideur, celte chair méprisable pour laquelle tu oublies tes devoirs d'époux et de chrétien ! » Aussitôt elle découvre sa poitrine et fait voir à Raymond ses seins, horribles, rongés par un cancer.

Le jeune chevalier s'en fuit, rentre chez lui, tombe à genoux, prie Jésus-Christ qui lui apparaît, et il entend le Sauveur lui dire : « Raymond, suis-moi !»

Alors continence une vie nouvelle de pénitences, de méditations, puis de pèlerinages. Dans la solitude du mont Randa, son intelligence reçut, raconte-t-il, une illumination soudaine du Saint- Esprit et l'ignorant qu'il était encore devint brusquement un des hommes les plus savants de son époque. Il se mil aussitôt à écrire les principes de son Art général. Un jour, il s'aperçut que les feuilles d'un lentisque au pied duquel il était assis venaient d'être couvertes de caractères arabes, chaldéens, grecs, hébreux et latins, et il comprit que Dieu lui signifiait que ses livres seraient d'un grand profil à toutes les nations dont l'écriture était là représentée. Dès lors, sa soif d'apostolat par la science et par l'amour est multipliée, et à peine a-t-il achevé son Art général, qu'il commence son grand Livre de Contemplation.

Nos auteurs de traités de philosophie ne consacrent à l'Art général qu'une ligne ou deux ; ils le considèrent, sans l'avoir jamais lu, comme l'oeuvre d'un demi-fou. Leibniz, qui le connaissait, ne le dédaignait pas, il en a même tiré parti. Sans entrer dans le détail de cette philosophie qui est la partie caduque de l'oeuvre lullienne, nous allons en extraire quelques définitions nécessaires à l'intelligence de l'Ami et l'Aimé et de la Philosophie d'amour.

A la base de sa recherche de la vérité scientifique, Lulle place le doute méthodique, car, dit-il, l'entendement doit supposer possibles les parties contradictoires d'une question sans se fier à ce qu'ont affirmé les philosophes qui, pensant découvrir les raisons de tout, ont erré en beaucoup de choses. C'était déjà, en plein treizième siècle, le doute cartésien, et l'audace était grande en un temps où Aristote était aussi indiscuté qu'un Père de l'Église.

Il remplace les catégories (quantité, qualité, relation, etc.) par neuf principes qui sont les fondements de sa philosophie et interviennent constamment dans ses compositions mystiques : la Bonté , la Grandeur , l'Éternité ou la Durée , la Puissance , la Sagesse ou la Science , la Volonté , la Vertu , la Vérité , la Gloire, qui sont les perfections de Dieu, auxquels il ajoute neuf autres principes : la Différence , la Con ­ cordance, la Contrariété , le Commencement, le Milieu, la Fin , la Majorité , l'Égalité, la Minorité. Rien de plus clair que les définitions qu'il en donne.

La Bonté est ce par quoi le bien fait le bien, et ainsi le bien est l'être et le mal est le non-être. La Grandeur est ce par quoi la Bonté , la Puissance et les autres perfections sont grandes, el ainsi de suite.

La Différence est ce par quoi la Bonté , la Gran deur, la Durée , etc., ne peuvent être confondues. Il y a des différences entre sensuel et sensuel (exemple : l'homme et l'animal), entre sensuel et intellectuel (le corps et l'âme), entre intellectuel et intellectuel (Dieu el les anges).

La Concordance est ce par quoi la Bonté , la Grandeur , etc., concordent, s'harmonisent en une ou plusieurs choses, un ou plusieurs êtres. Il y a concordance entre sensuel et sensuel (l'air et le feu dans la production de la chaleur), entre sensuel et intellectuel (union de l'âme el du corps) intellectuel et intellectuel (l'entendement et la volonté unis pour un même but).

La Contrariété est l'étal de plusieurs choses qui s'opposent, ayant des fins diverses. Il y a contrariété entre sensuel et sensuel (le feu el l'eau), entre sensuel et intellectuel (le corps et l'âme), entre intellectuel et intellectuel (les bons et les mauvais anges).

La Majorité est ce par quoi un être se rapproche de la perfection ; la Minorité est ce par quoi il se rapproche du Néant. Entre elles est l'Égalité. Les principes s'appliquent à tous les êtres et à toutes les choses. L'instinct de l'animal entre dans la définition de la Sagesse ou Science; la Volonté , chez les animaux, les végétaux et même les minéraux, prend le nom d'appétit. Ils sont universels et nécessaires. Ils sont aussi réels, ils ont une existence en dehors de l'esprit qui les conçoit. Lulle est platonicien et réaliste. Pour lui la Bonté, la Grandeur , la Science et les autres qualités, la Concordance et la Différence même, correspondent à des réalités positives. Dans maintes pages qu'il consacre aux effusions mystiques de l'Ami et de l'Aimé dans Blanquerne et dans la Philosophie d'amour, il en fait des dames d'amour.

Dans ces deux derniers ouvrages, comme dans le Livre de Contemplation et tant d'autres où les grands élans de mysticisme et de poésie sont imprégnés de philosophie et de science, on trouve d'autres termes qu'il est utile de définir pour les lecteurs qui ne sont pas habitués au vocabulaire lullien. Chaque science est conçue métaphoriquement sous la forme d'un arbre. Chaque arbre est donc partagé en racines, tronc, branches, rameaux, feuilles, fleurs et fruits. Par exemple, les racines de l'arbre élémentaire (qui est une cosmogonie) sont les principes de l'Art général: Bonté, Grandeur, Durée, etc., Majorité, Égalité, Minorité. Le tronc est l'union de tous ces commencements corporels, d'où s'ensuit le corps confus nommé chaos. Par les branches on entend les quatre éléments simples, à savoir : le feu, l'eau, l'air et la terre, qui sont la substance de tous les éléments. Les rameaux sont les quatre éléments composés, sen­ sibles, à savoir : le feu qui est en la flamme que nous sentons, l'air en mouvement qui est entre nous et la lune, l'eau de la mer et des fleuves, la terre que nous habitons. Les feuilles sont les accidents des choses corporelles, comme la quantité, la qualité el les autres. Par fleurs on entend les instruments; tels que les mains, les pieds et leurs opérations ; et enfin par fruits les élémentés, tels : la pierre, la ponznze, le lion, l'oiseau, l'or, l'argent, etc. El ainsi de tous les autres arbres.

Après avoir écrit son Art général, il va faire un séjour à Montpellier. A l'Université déjà illustre de celte ville, il fait des lectures publiques et surprend les docteurs par la hardiesse de ses conceptions, la subtilité et la force de sa logique. De retour à Palma, il fonde le collège de Miramar pour l'enseignement aux missionnaires des langues des infidèles, et compose une Doctrine du prince, l'Ordre de Chevalerie el le Livre du gentil et des trois sages. Ce dernier, dans lequel on voit un chrétien, un juif el un musulman discuter fort courtoisement sur les mérites et l'excellence de leurs religions, est un de ses ouvrages les plus im­ portants; il devint rapidement populaire et, par des traductions en latin, en français, en arabe el en hébreu, il se répandit dans toute l'Espagne, en Afrique, en Italie et en France.

En 1278, il quitte Palma pour la seconde fois depuis sa conversion et se rend à Home demander la licence et la bénédiction afin de passer dans les terres des infidèles, y prêcher, y convertir ces gens et même y recevoir le martyre pour l'amour de Dieu ». On peut assez facilement reconstituer l'itinéraire d'un voyage de sept ans qui le conduit en Allemagne, en Grèce, en Arabie, en Tartarie, en Afrique d'Égypte au Maroc, où il s'embarque pour l'Angleterre. Partout il prêche sur les places publiques, dispute avec les docteurs sarrasins, fait des conversions. Il est expulsé de Bône après avoir soutenu une discussion seul contre cinquante philosophes musulmans qui ne purent triompher de sa dialectique. Il ne cesse de composer des traités de philosophie et de théologie que pour s'adonner à des travaux scientifiques. Au cours de son voyage vers l'Angleterre, il invente un astrolabe et un autre instrument gui, perfectionné, deviendra le quartier de réduction. En 1282, il est à Perpignan, où il écrit le Péché d'Adam et la Conquête du saint Sépulcre.

La même année il retourne à l'Université de Montpellier, pour laquelle il a une prédilection particulière. C'est une date et un séjour fameux, car c'est à Montpellier qu'il achève alors le roman de Blanquerne, maître de la perfection chrétienne. Véritable « roman de moeurs contempo­ raines », avons-nous dit, mais roman de mœurs religieuses et roman didactique, roman à thèse dans lequel le philosophe mystique développe ses idées sur la réforme du inonde chrétien et la conversion des infidèles ; il donne une doctrine de vie pour cinq états de personnes : l'état de mariage, l'état de religion, l'état de prélature, l'état de seigneurie apostolique et l'étal de vie contemplative.

Le Livre de l'Ami et de l'Aimé dont nous donnons la traduction forme un petit ouvrage complet que l'auteur a rattaché un peu artificiellement à la cinquième partie de Blanquerne. On retrouve les deux personnages de l'Ami et de l'Aimé (c'està-dire Dieu et l'Homme) dans plusieurs chapitres de l'Arbre de la Philosophie d'amour ; nous en avons extrait les Conditions d'amour et la Maladie et la mort de l'Ami. Raymond Lulle écrivit celle Philosophie d'amour à Paris, où il fil un séjour assez long après de nouveaux voyages ( 1292- 1295) en Italie' et en Afrique.

Il ne cesse de faire des démarches auprès des papes afin d'obtenir d'eux les moyens de poursuivre son apostolat, de fonder des écoles de mis-. sionnaires, En 1295, il les renouvelle d'une manière pressante auprès de Boniface VIII en lui envoyant son livre des Articles de la foi. Mais il ne peul intéresser personne à ses projets. Dans ces dernières années du treizième siècle, il devait apparaître déjà comme un homme d'une époque très ancienne ; les prélats de la cour pontificale ne comprenaient rien à ses enthousiasmes et à ses espoirs. L'ère des croisades était close, disait-on. Lulle avait beau montrer le défaut d'organisation des précédentes campagnes et dire la possibilité de la victoire par une alliance avec les Tartares, désirée, sollicitée même par quelques princes de ces peuples guerriers prêts à se convertir ! — on ne l'écoulai! pas. Il écrivit alors le poème de sa Désolation.

Après une courte période de découragement, il part encore une fois pour l'Orient et multiplie les oeuvres et les voyages avec une incroyable activité. De 1299 à 1306 il va à Chypre, en Arménie, à Rhodes, à Malle, à Montpellier, à Gênes ; d'Italie il retourne à Montpellier, où il rencontre le roi son seigneur, qui, cédant à ses raisons, déclare offrir ses trésors et son armée pour la conquête de la Terre Sainle si les autres rois veulent aussi se croiser; 'mis il va à Avignon, où il écrit le livre de /Immaculée Conception. D'Avignon il passe en Catalogne, où il s'arrête peu, car Montpellier, oie il se rend encore une fois, l'attire de plus en plus. Les livres les plus importants de celle période sont, avec le précédent, la Dispute de la foi et de l'entendement, le Livre de l'entendement et le Livre des démonstrations admirables.

En 1306, à Paris, il rencontre Duns Scot. Le Docteur illuminé et le Docteur subtil se lient d'amitié et bataillent ensemble à l'Université en faveur de l'Immaculée Conception.

A la publique à Bougie, est arrêté, emprisonné, maltraité , fin de la même année, il prêche sur la place et enfin expulsé. Rentré en France, il fait des démarches auprès de Philippe le Bel pour ? intéresser à l'oeuvre. de la Croisade ; il s'adresse, dans le méme but et toujours vainement, au con­ cile de Vienne. Enfin, après avoir parcouru une dernière fois la France et l'Italie et passé une année à Paris, il s'embarqua pour retourner à Bougie. fut, dit une note rédigée par un contemporain, accompagné à son embarquement par une foule de gens el particulièrement par les jurais qui, avec beaucoup d'autres, regrettèrent son départ. » Le Docteur illuminé allait au-devant du martyre. Traîné devant les magistrats, il fut condamné à mort et exécuté sur-le-champ. Après avoir été frappé à la tête de deux coups d'alfange, il fut livré à la populace qui le lapida.

Un marin génois demanda et obtint l'autorisation de recueillir le cadavre et de l'emporter sur son vaisseau, qui mil à la voile pour l'île de Major­ que. L'Ami respirait encore ; ses délices d'amour s'étaient multipliées dans ses tourments el il élevait vers l'Aimé d'ineffables pensées. Il vécut quelques jours encore et mourut, le 29juin 1315, en vue des côtes de la terre natale. Les habitants de Palma allè­ rent en procession recevoir le corps du martyr, qui fut enseveli dans la sacristie du couvent de Saint- François d'Assise. Des miracles eurent lieu sur sa tombe, el le peuple devança le jugement de l'Église en le vénérant et priant comme un bienheureux. Si Raymond Lulle n'avait écrit que des ouvrages de philosophie et de science, il ne pourrait plus intéresser aujourd'hui qu'un nombre restreint de savants, qui lui accorderaient une petite place dans l'histoire du mouvement des idées. Mais comme poète, mystique et saint, il mérite d'être placé parmi les plus grands du moyen âge.

On sait que les troubadours furent les maîtres de la poésie amoureuse et que chez eux les mots amour et poésie étaient synonymes. Mais on ne songe guère à ce que l'art gracieux et raffiné du Gay-Savoir pouvait produire en se dédiant à l'amour divin, à ce qu'il donna en effet avec l'auteur de la Philosophie d'amour. Raymond Lulle, lel qu'il apparaît en quelques chapitres de ce livre et dans les cantiques de l'Ami el de l'Aimé, est la fleur suprême de la littérature catalane provençale; c'est toute la poésie des troubadours qui s'agenouille devant l'autel et s'exhale en parfaite harmonie vers le trône de Jésus et vers sa Mère Immaculée.

Certains esprits n'admireront pas sans réserve cette souriante théologie qui n'exclut cependant ni la grandeur ni le pathétique, et ils hésiteront devant les allégories des dames, des pages et des lys d'amour; parce que cet art est tout de grâce et de clarté, ils diront qu'il manque de profondeur. Il y a des rivières qui, à cause du trouble de leurs eaux, trompent le passant qui ignore le sol sur le­quel elles roulent ; mais on peut les traverser à pied. Il y a des paysages où les brouillards enveloppent les choses proches et mettent tout dans un factice éloignement. Mais dans la pairie de Raymond et sur la terre du Gay-Savoir il y a des sources très profondes, d'une extraordinaire pureté: un enfant croirait, en y plongeant la main, atteindre le lit de cailloux qu'il voit aux rayons du soleil; dans ces pays une merveilleuse clarté agrandit les horizons, et plus la voûte du céleste azur est éloignée, plus elle paraît proche. Tel le Docteur illuminé. L'expression de son mysticisme n'a rien de commun avec celle des moines qui, enfermés dans leurs cellules, écrivaient une langue rebelle à leurs pensées. Raymond ne veut pas que sa science reste dans les cloîtres et les universités. Ii prend, pour la faire connaître, un instrument, la langue catalane, que son roi, le Conquérant, lui tendait, et il le perfectionne. Après les heures passées dans les écoles où il essaie de faire Triompher sa doctrine, il se mêle à la vie de la foule des cités, puis va prier et contempler clans les prairies où coulent des fontaines sous de grands arbres, et il reçoit la directe influence de cette nature des Baléares, sa patrie, et de celle de la Provence, qu'il chérissait tant. Son oeuvre exclusivement scientifique, lorsqu'il l'écrivait pour la lire et la commenter dans les universités, était quelquefois difficile à comprendre; mais son oeuvre d'amour avait toujours la grâce et la beauté des îles, le bonheur et l'éclatante profondeur de leur azur. En un mot, Raymond Lulle a exprimé le mysticisme méditerranéen.

MARIUS ANDRÉ

 Partie 1
Le livre de l'Ami et de l'Aimé
1- Commence le livre de l'Ami et de l'Aimé
2- Commencent les métaphores morales
3- Versets de l'Édition Obrador y Bennassar

 

Partie II
L'Ami, L'Aimé et les conditions d'Amour
1- Conditions d'amour
2- De la beauté d'amour
3- Dusoulas d'amour
4- Des soupirs d'amour
5- Des pleurs d'amour

Partie III
La maladie et la mort de l'Ami
1- Les honneurs d'amour
2- De la maladie que l'Ami eut par amour
3- De la prison de l'Ami qui avait fut l'Aimé
4- Comment l'Ami fut condamné à mourir d'Amour
5- Du testament de l'Ami qui meurt par amour
6- De l'oraison que fit l'Ami avant de mourir
7- Quand l'Ami ne peut mourir
8- Quand l'Ami expira et mourut dAmour
9 De la sépulture de l'Ami qui mourut d'Amour
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