Imprimi potest :
Montréal, le 24 février 1946.
T. R. P. Damase LABERGE, O.F.M., Min. Pros
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Imprimatur :
Montréal, le 27 février 1946. Mgr Ph. PERRIER, V.G.
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TABLE DES |
CHAPITRES
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L'âme d'un apôtre |
La conversion d'une paroisse |
Caractère et vertus du Curé d'Ars |
Epreuves et tribulations d'un fils de saint François |
Le Curé d'Ars catéchiste, prédicateur et confesseur |
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Directeur d'âmes, voyant et thaumaturge |
Célèbre, mais « perdu en Dieu » |
La mort et la canonisation |
Les biographes et les portraitistes du saint Curé d'Ars |
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À LA MÉMOIRE VÉNÉRÉE DU R. P. JUSTIN POLLEUX, O.F.M.
L'appel de Dieu
— Vianney, viens jouer I
— Venez, vous On va prier.
Et Jean-Marie Vianney, petit berger de sept à huit ans, imitant, sans le savoir, ce qu'avait fait, à pareil âge, saint Bernardin de Sienne, groupait ses camarades au pied d'un vieux saule, dans le creux duquel il avait placé une figurine de la sainte Vierge, récitait le « Je vous salue, Marie » et faisait ensuite un sermon, qui se résumait à peu près à ceci : « Mes enfants, soyez bien sages. Aimez bien le Bon Dieu » Cela se passait en pleine époque révolutionnaire, vers 1794, dans un vallon appelé Chantemerle, sur le territoire de la commune de Dardillyle-Bas, à deux lieues au nord-ouest de Lyon, au pied des Monts d'Or.
Jean-Marie Vianney était né dans ce village, le 8 mai 1786, d'une famille de laboureurs, d'origine dauphinoise. Il était le quatrième enfant de Mathieu Vianney et de Marie Béluse.
Dès l'âge de quatre ans, il faisait augurer une destinée extraordinaire. Il était pieux comme le jeune Tobie. Un jour, sa mère le cherchait et l'appelait partout, dans la cour et le jardin autour de la maison. Il ne répondait pas. Elle finit par le découvrir, au fond de l'étable, à genoux sur la paille, priant devant cette petite statuette qu'elle- même lui avait donnée et qui ne le quittait pas. Une autre fois, un peu plus tard, un voisin, qui, lui, n'était guère dévôt, dit au père de cet enfant singulier : « Je crois que votre petit brunet me prend pour le diable I Il se tue à faire des signes de croix devant moi I » Jean-Marie expliqua qu'il se signait au commencement et à la fin de sa prière. Cela revenait à dire qu'il ne cessait pas de prier, et ne se souciait point du tout de qui pouvait y prendre garde autour de lui
Piété toute instinctive et innée, encore que cultivée, il va de soi, par une mère qui était une fière chrétienne. Il n'y avait cependant aucune vie religieuse dans la paroisse. Un curé schismatique s'était installé à Dardilly en 1791. Personne ou à peu près ne le « reconnaissait ». Les Vianney accueillaient parfois des prêtres fidèles qui passaient, déguisés, et disaient la messe en cachette, dans une chambre. Plus souvent, on se rendait, la nuit, dans quelque ferme isolée. où l'on avait pu savoir que serait célébré le Saint Sacrifice.
A neuf ans, Jean-Marie épelait son alphabet, mais ne lisait pas encore couramment. Il acheva d'apprendre à l'école qui fut ouverte dans la commune, en 1795, par le « citoyen Dumas ». Il put alors repasser seul son catéchisme et entamer la Vie des Saints.
C'est à Ecully, village voisin de Dardilly, qu'en 1797, se trouvant chez sa tante Marguerite Béluse, il fut distingué par un prêtre qui exerçait en secret son ministère dans ces parages, M. Groboz.
— Quel âge as-tu ?
— Onze ans.
— T'es-tu déjà confessé ?
— Jamais.
— Eh bien, faisons cela tout de suite.
L'enfant s'agenouilla aussitôt, « au pied de l'horloge ». et ouvrit au missionnaire son âme si pure.
Il fit sa Première Communion deux ans plus tard, au même village d'Ecully, dans la maison de la ci-devant dame de Pingon. Ce fut au début de l'été. Des charrettes chargées de foin odorant masquaient les fenêtres de la pièce dans laquelle eut lieu la cérémonie. Ils étaient seize petits garçons, qu'on avait amenés de Dardilly séparément, en vêtements de tous les jours. Jean-Marie Vianney communia avec une ferveur que tout le monde remarqua. « Il ne voulait plus sortir de la chambre », a dit, plus tard. sa soeur Marguerite.
Le doux ravissement dut cesser pourtant et les travaux des champs reprirent le petit paysan. De 1799 à 1805, nous le retrouvons à Dardilly, chez ses parents. Il aide son père et François, son frère aîné, à labourer la terre, à tailler et sarcler la vigne, à semer et à moissonner. Il est fort et adroit. C'est un bon ouvrier, qui fait bien sa journée. Il prie toujours, d'ailleurs, en travaillant, et son image de la Vierge demeure près de lui.
Et voici que, dans le silence de la campagne, il entend les premiers appels de Dieu. Un désir, parfois, gonfle son coeur, le fait soupirer. Il voudrait être prêtre. Sa mère est gagnée très vite à cette idée. Mais le père résiste deux ans. Jean-Marie, sans fortune, peu instruit, est si loin de posséder ce qui constitue, aux yeux de Mathieu Vianney, les qualités essentielles pour aspirer au sacerdoce ! Et puis, il manie si bien l'outil, tous les outils de la profession ancestrale !... Enfin, la mère a gain de cause ; le père se laisse convaincre, Jean-Marie retournera à Ecully. chez ses oncle et tante, et il commencera ses études auprès du curé qui s'y est installé récemment, Charles Balley, ancien religieux génovéfain, chassé de son couvent par la Révolution.
Ses études ! M. Balley fut d'abord effrayé de l'abîme qu'il trouvait à combler. L'esprit de cet élève de dix-neuf ans était comme une terre trop longtemps en jachère, difficile à défricher. Un bon vouloir évident. Un travail passionné. Mais une compréhension lente, une mémoire obstinément rétive au vocabulaire latin. Aucun résultat. Progrès nuls. C'était à désespérer.
M. Balley fut patient. Jean-Marie Vianney, d'autre part, était bien résolu. Pour mettre le Ciel dans son jeu, il eut, en 1806, l'idée de faire un pèlerinage à La Louvesc, au tombeau de saint François Régis. Il voulait demander à l'apôtre des Cévennes de lui obtenir la grâce de « réaliser assez de progrès dans ses études pour ne pas se décourager ». Il fit le voyage à pied, mendiant son pain. pris pour un vagabond : cela plaisait à son humilité. Saint François Régis l'exauça. Il rentra à Ecully réconforté et, sembla-t-il, l'esprit plus ouvert, plus souple, plus aiguisé... En 1807, il reçut, des mains du Cardinal Fesch, le sacrement de Confirmation. Ce fut durant le carême, par un froid rigoureux, que le Cardinal Archevêque de Lyon, oncle de l'Empereur, vint à Ecully, au cours d'une tournée pastorale. Les confirmands étaient nombreux. La cérémonie fut imposante. Le recueillement du jeune Vianney ne se laissa troubler ni par la pompe extérieure ni par les bruits de la foule. Ce jour-là, il ajouta à ses prénoms celui de Baptiste : le Précurseur sera désormais un de ses saints préférés.
Et le cours des études fut repris, les versions latines alternant avec les travaux du jardinage et les soins de la maison, car M. Balley n'avait personne pour le servir et son grand élève était toujours heureux de « se rendre utile ». C'était la tranquille paix et c'était l'espérance.
Un jour de l'automne de 1809, un gendarme se présenta au presbytère d'Ecully. Il venait de Lyon. Il demanda Vianney, Jean-Marie, à qui il apportait une feuille de route.
Maître et élève furent atterrés. Hé quoi les étudiants ecclésiastiques du diocèse de Lyon n'avaient-ils pas été, par un privilège particulier accordé au Cardinal Fesch, exemptés du service militaire ? Oui, certes. Mais le nom de Vianney ne figurant pas, par oubli, dans la liste, cet isolé était appelé soldat.
Alors commence pour lui une pénible odyssée, qui va durer deux ans. Il obtempère incontinent à l'ordre reçu. Il « rejoint ». Le voilà à Lyon. Il tombe malade. Guéri, il est dirigé sur Roanne, où il fera ses classes avec les autres recrues. Rechute de fièvre. Six semaines d'hôpital. Le 6 janvier 1810. départ pour Bayonne. Les troupes d'Espagne ont besoin de renforts. Vianney, point encore très solide, ne peut suivre le détachement. Il se laisse choir, auprès de son sac, à l'abri d'une haie. Survient un jeune homme qui l'aborde et lui propose de lui trouver un gîte pour la nuit. Le lendemain, Vianney, qui ne veut pas être un « réfractaire », se présente au maire de la commune des Noês, pour lui demander ce qu'il doit faire. « Restez ici, dit ce dernier. Laissez partir ceux qui vont se battre. Vous ne les rattraperez pas. Il y en a d'autres dans votre cas, en forêt de la Madeleine A la ferme de ma cousine Claudine Fayot, un hameau des Robins, vous serez bien. On vous utilisera jusqu'au printemps. Ensuite, nous verrons ».
C'est ainsi que le traînard du détachement de Bayonne, le soldat manqué, resta aux Robins. On l'appela Jérôme Vincent. Alternativement, il faisait l'école aux enfants et travaillait à la ferme. Tout le monde l'aimait, et ce fut avec une véritable désolation qu'on le vit partir, quand, en janvier 1811, bénéficiant de l'amnistie accordée par Napoléon à l'occasion de son mariage avec Marie-Louise, il reprit le chemin de Dardilly. Dieu, qui l'avait éloigné, permettait qu'il fût de retour pour fermer les yeux de sa mère, le 8 février.
Revenu au presbytère d'Ecully, de nouveau élève et domestique de M. Balley, il reçoit la tonsure et revêt la soutane, le 28 mai 1811. L'année suivante — il a vingt- six ans — il entre au Petit Séminaire de Verrières, près de Montbrison, pour y faire sa philosophie. On enseignait cette matière en latin. Il n'y comprenait rien. Il fallait qu'on lui donnât des explications en français. Ses condisciples, tous beaucoup plus jeunes que lui, s'en gaussaient. Pauvre année scolaire, du point de vue de Monsieur le Supérieur Conduite : bonne. Caractère : bon. Travail : bien. Science : très faible. De quel front, avec de pareilles notes, entrer au Grand Séminaire Saint-Irénée à Lyon, à la Toussaint de 1813 ? Et la théologie — tojours expliquée en latin — n'est point une science plus aisée que la philosophie
L'abbé Vianney travailla d'arrache-pied. Il s'appliqua comme pas un. Il se fit donner des leçons supplémentaires par son professeur. Peines inutiles. Tout cela n'empêcha pas qu'il n'obtînt, à l'examen semestriel, la note d, c'est- à-dire : zéro. Il s'était montré remarquablement pieux, recueilli, mortifié, exemplaire dans sa conduite ; cela, ses supérieurs le reconnaissaient, et ils l'en louaient. Mais l'abbé Vianney était vraiment trop nul en science ecclésiastique. On ne ferait jamais de lui un prêtre suffisamment instruit, même à se contenter du minimum. Il fut prié de rentrer dans sa famille.
Qui sauva la situation ? Derechef, M. Balley. Jean-Marie Vianney parlait d'entrer chez les Frères des Ecoles chrétiennes ; M. Balley s'y opposa. « Nous allons nous remettre aux études ! »dit-il. Et l'on s'y remit, avec une ardeur renouvelée. Trois mois plus tard, M. Balley obtenait du Supérieur de Saint-Irénée et d'un des vicaires généraux, M. Bochard, qu'ils vinssent faire subir au séminariste in partibus un examen sur les matières de la théologie, et que les questions lui fussent posées en français. Jean-Marie répondit d'une façon assez satisfaisante. Mais ce fut en raison de sa piété, bien plus encore que de sa science, que M. Courbon. premier vicaire général, comptant que « la grâce de Dieu ferait le reste », lui fit conférer les ordres mineurs et le sous-diaconat, en la fête de la Visitation, 2 juillet 1814.
L'abbé Vianney rentra à Saint-Irénée, l'année suivante, pour y recevoir le diaconat, le 23 juin 1815. Et presque aussitôt après, ayant subi, cette fois, il faut le dire, avec honneur, l'examen canonique et montré aux autorités ecclésiastiques qu'il s'était familiarisé avec la théologie morale — il est vrai, que. cette fois encore, les interrogations avaient eu lieu en français — il eut la joie de s'entendre déclarer digne d'être admis à la prêtrise. C'est tout juste si son humilité n'entra pas en lutte avec son ardent désir de gagner des âmes à Dieu. « Il est une chose, dira-t-il plus tard, moitié plaisant, moitié sérieux. dont M. Balley aura peine à se justifier devant Dieu : c'est de s'être fait ma caution et d'avoir pris à sa charge un pauvre ignorant comme moi ! » Il se prépara pourtant, avec ferveur, au grand acte auquel il était convié, par une retraite de quelques jours ; puis il partit, à pied, pour Grenoble, où, le 13 août 1815, il fut ordonné par l'évêque de cette ville, Mgr Claude Simon : il n'y avait plus, en effet, d'archevêque à Lyon, le Cardinal Fesch ayant dû, après les Cent Jours, chercher un refuge à Rome, auprès du Pape Pie VII.
Prêtre, muni de tous pouvoirs pour l'exercice du saint ministère, y compris celui de confesser, M. Vianney, âgé de vingt-neuf ans, fut d'abord le vicaire de M. Balley, à Ecully. Récompense bien due aux efforts de ce dernier. Les deux prêtres, le maître et le disciple, travaillèrent côte à côte. dans l'enthousiasme. Ils rivalisaient de zèle, de vertu et d'austérités. Ils s'édifiaient mutuellement. Ils se sanctifiaient l'un par l'autre. M. Balley mourut. entre les bras de son « cher Vianney », à la fin de 1817.
Au début de l'année suivante, M. Vianney recevait son affectation définitive ; il accolait son nom à celui de l'humble village de deux cent trente habitants qu'il devait immortaliser : il était nommé Curé d'Ars. La chapellenie d'Ars. Un poste modeste. Un poste de débutant. M. Vianney allait y passer sa vie, plus de quarante ans d'une vie saintement monotone. Venu s'installer à Ars le 9 février 1818, il y mourra en 1859, n'ayant à peu près pas quitté sa cure et son église, n'ayant jamais vu un chemin de fer
L'âme d'un apôtre
En signant la feuille de nomination, le vicaire général Courbon avait dit au nouveau curé d'Ars : « Allez, mon ami. Il n'y a pas beaucoup d'amour du Bon Dieu dans cette paroisse ; vous en mettrez ». M. Vianney était capable d'accomplir cette mission. De l'amour de Dieu , il en avait... à revendre. De même que sa foi était sans réserve, son amour de Dieu était sans bornes.
« Il avait reçu le don de la loi dans une perfection éminente ». Il possédait, dit son premier biographe, l'abbé Monnin, « ce courage de la foi qui ne recule devant rien de ce qui peut renverser l'orgueil de la raison humaine et scandaliser les impies... Ce qu'il y avait de plus prodigieux et de plus contraire au cours ordinaire des choses était ce qui le ravissait le plus ». Et son coeur débordait de ce « noble amour de Dieu, qui pousse à accomplir de grandes choses et fait rechercher toujours plus de perfection, cet amour qui ne connaît pas la mesure, qui ne sent pas le fardeau, ne compte pas les peines, est capable de tout, et parvient à tout » (Irait. III, 5). «Les trois actes de foi, d'espérance et de charité, disait-il, renferment tout le bonheur de l'homme sur la terre... Oh, si nous nous pénétrions de ces paroles : « Mon Dieu, je crois fermement que vous êtes présent partout, que vous me voyez, qu'un jour je vous verrai clairement moi-même... Mon Dieu, je vous aime, j'ai un cœur pour vous aimer » Oh, comme cet acte de foi, qui est aussi un acte d'amour, suffirait à tout Si nous comprenions le bonheur que nous avons de pouvoir aimer Dieu, nous demeurerions immobiles dans l'extase I » De cette compréhension profonde, absolue, de L'amour de Dieu, découle toute la conduite du Curé d'Ars, depuis sa jeunesse jusqu'à sa mort. En lui, était consommée l'union dont parle saint Jean Chrysostome : « Jésus-Christ seul était tout dans ses pensées, dans ses affections, dans ses désirs ». Il pouvait témoigner avec saint Paul : « Le Christ est ma vie. »
Cet intense amour de Dieu qui gonflait son coeur, il avait besoin de l'extérioriser. Plusieurs fois par heure, il proférait cette invocation : « Mon Dieu je vous aime » Tout rappelait Dieu à cette âme franciscaine : l'oiseau chantant , l'arbre en fleurs, le grain semé, la moisson mûre. Et incapable de retenir ses élans d'amour, il s'écriait : « Le seul bonheur que nous ayons sur la terre, c'est d'aimer Dieu et de savoir que Dieu nous aime ». « Quand vous n'avez pas l'amour de Dieu, vous êtes comme un arbre sans fleurs et sans fruits. Dans l'âme unie à Dieu, c'est toujours le printemps ». Un témoin de sa vie a rapporté qu'il y avait dans sa façon de dire : « Notre-Seigneur » un accent dont il était impossible de n'être pas frappé. Quand, récitant l'acte de charité, il prononçait : « Mon Dieu, je vous aime de tout mon coeur », sa voix prenait « un accent céleste dont les plus rebelles à la piété se sentaient émus ». L'Eucharistie était le sujet favori de ses sermons. « Quand nous recevons la Sainte Communion, enseignait-il, nous recevons notre joie et notre bonheur... Une communion sainte, une seule, c'est assez pour dégoûter l'homme de la terre et lui donner un avant-goût des délices célestes » « Plus il avança en âge, et plus son enseignement se résuma à répéter et à commenter ces mots : « Mes enfants, aimez le Bon Dieu... Il est si bon ... Aimez-le bien » Une personne lui disant un jour le plaisir qu'elle avait eu à l'entendre parler sur ce sujet, il répondit naïvement : « L'amour de Dieu, c'est là ma partie ! »
Il avait reçu à un degré suréminent le don d'oraison, et ce goût de la prière, dont il témoigna dès son enfance, ne le quitta de toute sa vie. Toujours « en la présence de Dieu », il l'adorait partout. A l'église, où il passait le plus clair de son temps, il fit tout de suite l'admiration de ses paroissiens. « Je n'ai pas connu de prêtre aussi pieux que notre nouveau curé — écrivait Mademoiselle d'Ars en 1818. — Il ne quitte pas l'église. A l'autel, c'est un séraphin... Il est tout rempli de l'esprit de Dieu ». « Souvent, dit Catherine Lassagne, il regardait le tabernacle avec des yeux où se peignait une joie si vive qu'on aurait pu croire qu'il voyait Notre-Seigneur ». Lui-même en faisait l'aveu : « On n'a pas besoin de tant parler pour bien prier. On sait que le Bon Dieu est là, dans le tabernacle. On lui ouvre son coeur ; on se complaît en sa sainte présence : c'est la meilleure des prières, celle-là ». Il donnait de la foi cette définition : « La foi, c'est quand on parle à Dieu comme on parlerait à un homme ». Il se laissait conduire par le Saint-Esprit. « Sans le Saint- Esprit, disait-il, tout est froid. Aussi, lorsqu'on sent que la ferveur se perd, il faut vite faire une neuvaine au Saint-Esprit, pour demander la foi et l'amour ». Il ne se lassait jamais de prier. Il priait, la nuit, quand il ne dormait pas il priait en se rendant de son presbytère à l'église et de la sacristie au confessionnal ; il priait en marchant sur les routes pour visiter les malades. La Sainte Vierge et les « bons Saints » l'accompagnaient.
La dévotion à la Mère de Dieu, il la pratiquait depuis son enfance ; on se souvient de la statuette qu'il emportait partout avec lui. Vicaire à Ecully, il copiait des oraisons à la Vierge pour les répandre dans la paroisse. Tous les soirs, à Ars, il récitera en chaire le chapelet de l'Immaculée Conception. Les fêtes de la Sainte Vierge seront célébrées avec solennité. Il dit la messe à son autel aussi souvent qu'il le peut. Il conseille les neuvaines au Saint Coeur de Marie. « J'ai si souvent puisé à cette source, avouait-il, qu'il n'y resterait plus rien depuis longtemps, si elle n'était pas inépuisable ». Il estime la dévotion à Marie « moellleuse, douce, nourrissante ». Celle que Jésus en croix nous a donnée pour mère est si bonne ! « Plus nous sommes pécheurs et plus elle a de tendresse et de compassion pour nous ».
Parmi les saints, après saint Joseph, saint Jean- Baptiste et les saints Apôtres, M. Vianney aime invoquer saint François Régis, saint Louis, sainte Catherine de Sienne et sainte Claire. Il admire et aime surtout saint François, qui voulut « donner un époux à cette divine Pauvreté, restée veuve depuis la mort de Jésus-Christ ». Il est tout imprégné de l'esprit franciscain. Le passage que voici, noté dans un de ses catéchismes, n'est-ce point une page des Fioretti ? « Une fois, j'allais voir un malade ; c'était au printemps ; les buissons étaient remplis de petits oiseaux qui se tourmentaient la tête à chanter. Je prenais plaisir à les écouter et je me disais : Pauvres petits oiseaux, vous ne savez pas ce que vous dites. Que c'est dommage Vous chantez les louanges de Dieu. Vous avez été créés pour chanter et vous chantez. L'homme a été créé pour aimer Dieu, et il ne l'aime pas I »
Il témoigne une singulière dévotion à une sainte qui était demeurée inconnue jusqu'au début du xixe siècle, sainte Philomène. Les restes de la martyre romaine Fila- mena avaient été découverts, en 1802, dans la catacombe de Sainte Priscille. Ce fut vers 1817, tandis qu'il était vicaire à Ecully, que l'abbé Vianney apprit à connaître sainte Philomène, par la famille Jaricot, de Lyon, qui le recevait parfois, avec M. Balley, dans une maison de campagne de Tassin. La jeune Pauline Jaricot — la future fondatrice de la Propagation de la Foi — âgée alors de dix-huit ans, racontait avec enthousiasme les miracles qui s'accomplissaient à Mugnano, au diocèse de Noie, dans le royaume de Naples, où avaient été transportés les restes précieux de Filumena.
L'abbé Vianney voua aussitôt à cette martyre de la foi un « amour ardent et presque chevaleresque ». Il obtint, d'un religieux reçu à Tassin chez les Jaricot, une relique de la jeune sainte. Et entre elle et lui s'établit un commerce admirable, qui devint « immédiat et direct ». Ce fut, dit l'abbé Monnin, « d'une part une perpétuelle invocation, de l'autre une assistance sensible et une sorte de présence réelle ». M. Vianney appelait sainte Philomène sa chère petite Sainte, son conseil, son prête-nom, sa chargée d'affaires auprès de Dieu. Il recommandait d'avoir recours à elle et quand, installé à Ars, il entreprit de réparer et d'embellir son église, il se fit un devoir de lui élever un autel, dans une chapelle ouverte non loin de celle qu'il avait dédiée à son patron saint Jean-Baptiste 1.
L'amour du prochain, comme l'amour de Dieu , il le pousse jusqu'à la perfection. Il aime Dieu pour lui-même et le prochain pour l'amour de Dieu. Il veut « accomplir la loi » et il entend, avec saint Paul, que la « plénitude de la loi, c'est l'amour ». Il aime ses frères les pauvres, les faibles, les petits. Il montre une préférence pour les plus misérables.
C'était une tradition dans la famille Vianney, cette charité envers les pauvres. A Dardilly, chez ses parents, le jeune Jean-Marie prenait spécialement soin des mendiants qui s'arrêtaient à la maison, qui y étaient hébergés et nourris. Il leur procurait des vêtements de rechange, lavait leurs souillures, pansait leurs plaies, faisait leurs lits. Il soignait en eux le corps souffrant du Christ. A Ecully d'abord, puis à Ars, on le verra donner, plus tard. tout ce qu'il a : ses meilleurs souliers, son mouchoir, la culotte neuve que lui ont offerte ses confrères et qu'il ne saurait plus porter, ayant rencontré un malheureux grelottant de froid. Il ne peut souffrir d'être pourvu quand le pauvre « manque » et pâtit. Pour le soulager, M. Vianney vend ses meubles, son linge, ses chemises. Il distribue autour de lui le montant de son traitement de curé et la pension que lui sert son frère François, sa part d'héritage. « Son bien est le bien de toute sa paroisse ». Il faut qu'il trouve de l'argent, pour subvenir aux besoins des pauvres déclarés, qui demandent, comme à ceux des pauvres honteux, qui cachent leur misère. Et il trouve de l'argent. Ne s'est-il pas chargé, chaque année,
1. Sur cette dévotion particulière du Curé d'Ars, voir : La « Petite Sainte » du Curé d'Ars, Sainte Philomène, vierge et martyre, par l'abbé Trochu (Libr. Cathol. Emmanuel Vitte, 1924). de « plus de trente loyers à payer » ? Quand il ne peut pas donner autre chose, il donne son temps et sa peine. On le voit, un jour de verglas, porter la besace d'un vieux mendiant et l'aider à descendre une pente. Il ne repousse personne. « Il ne faut jamais rebuter les pauvres, conseille-t-il. Si on ne peut pas leur donner, on prie Dieu d'inspirer aux autres de le faire ».
Dans sa pratique de la charité envers le prochain et envers les pauvres, aucune ostentation, aucun calcul, aucun intérêt personnel recherché : « Qu'on vous remercie ou qu'on ne vous remercie pas, qu'importe ? Il faut faire tout le bien que nous pouvons, à tout le monde, et n'attendre notre récompense que de Dieu seul ! » Et s'il vous arrive de nourrir des paresseux ou de secourir des voleurs, tant pis : « Le pauvre sera jugé sur l'usage qu'il aura fait de votre aumône, et vous serez jugé sur l'aumône elle- même que vous auriez pu faire, et que vous n'avez pas faite ».
Cependant, si le Curé d'Ars aime le prochain dans son corps, il l'aime surtout dans son âme. Il est dévoré du zèle des âmes. C'est pour sauver les âmes qu'il a tant tenu à être prêtre. « Purifier les âmes, les éclairer, les consoler, les amener à vouloir les choses les plus hautes et les plus difficiles. les arracher à la tyrannie des passions et à la fascination des faux biens de la terre, pour les faire vivre de la vie qui est en Notre-Seigneur Jésus-Christ, telle est la mission du prêtre ». M. Vianney l'a compris. Les misères morales lui font encore plus pitié que les maux physiques. Il a horreur du péché et il plaint ceux dont l'exercice de la confession lui révèlera les tares affreuses. Les vrais malades, les grands malades, ce sont les pécheurs. Il faut absolument s'occuper d'eux, les guérir.
D'abord prier. « Prions, aimait-il à dire, pour la conversion des pécheurs : c'est la plus belle et la plus utile des prières... Les pauvres pécheurs !... Toutes les dévotions sont bonnes, mais il n'y en a pas de meilleure que celle-là ». Ensuite, mériter, souffrir. Il recommendera toujours, outre la prière, le sacrifice, le jeûne, la mortification, « pour la conversion des pécheurs ». On verra plus loin qu'il en donnait l'exemple. Il était prêt, dès sa jeunesse, à tout sacrifier pour atteindre à ce but, vers lequel il s'efforçait avec tant de ferveur : le salut des âmes. « Vous remporterez pour prix de votre foi le salut des âmes », a dit saint Pierre. La foi intense, la foi intensément agissante de M. Vianney était justement ambitieuse d'une récompense proportionnée.
De fait, par tous les moyens, il luttera, pendant quarante ans, contre le démon pour lui arracher les âmes des pécheurs. Il eût voulu lutter cent ans. « Quel dommage, répétait-il, que des âmes qui ont coûté tant de souffrances à Notre-Seigneur se perdent pour l'éternité ! » Les plus grands coupables étaient ceux auxquels il manifestait le plus de sollicitude. « Ramener au bien les hommes perdus de vices, ce fut son oeuvre par excellence ». On lira cela dans le décret pontifical qui proclamera, un jour, l'héroïcité des vertus de J.-M. Vianney. Un des jeunes missionnaires qui, à une certaine époque de sa carrière, lui servit de vicaire, l'abbé Toccanier, lui disant un jour : « Monsieur le Curé, si le Bon Dieu vous proposait ou de monter au ciel à l'instant même, ou de rester sur la terre pour travailler à la conversion des pécheurs, que feriez-vous ? — Je crois que je resterais », répondit-il. Il n'est que de penser combien il aimait Dieu, de quelle ardeur il souhaitait voir Dieu et être uni à Dieu dans le ciel, pour se rendre compte du degré de l'amour qu'il pouvait porter aux âmes des malheureux pécheurs de la terre !
M. Vianney réussira si bien dans la tâche sublime à laquelle il veut donner tout son temps et toutes ses forces, qu'en 1835, Mgr Devie le dispensera d'assister aux retraites ecclésiastiques. Il n'a pas besoin de se convertir lui-même. « Que viendriez-vous faire ici ? dit l'évêque de Belley... Là-bas, les âmes vous attendent ! » Et, un quart de siècle plus tard. le successeur de Mgr Devie rappelant, dans l'oraison funèbre prononcée devant le cercueil de M. Vianney, que le zèle du Curé d'Ars pour les âmes s'était étendu bien au delà de ce village et qu'il avait commencé à fonder dans le diocèse l'oeuvre des Missions, proclamera que « plus de quatre-vingt-dix paroisses lui devront le bienfait perpétuel d'une mission tous les dix ans ».
C'est dans ces dispositions, le coeur tout rempli de l'amour de Dieu et tout enflammé de l'amour des âmes, qu'il aborde sa tâche, à Ars, en 181
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Je tiens mes sites à bout de bras depuis 1989 pour faire de l'Évangélisation accessible
à tous, si vous avez un peu de monnaies pourrez vous m'aider à continue cette mission.
Cependant je ne peux remettre de reçu d'impôt car depuis1989 je n'ai reçu que 2 dons veillez en prendre note. Merci
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