Les étapes de la conversion de saint François
Ma fiancée est la plus riche et la plus belle.
Quelques railleries accueillirent bien le retour inattendu du fils de Bernardone ; mais il était tant aimé dans la cité d’Assise que la joie de le revoir l’emporta sur le malin plaisir de la moquerie, il apparaissait à tous, cependant, que le plus joyeux compagnon des jeunes prodigues de la ville n’était plus lui-même. On l’apercevait se promenant seul, à l’écart, l’air absorbé en de profondes pensées, il n’avait, il est vrai, encore rien changé à sa vie, la livrant alternativement aux deux courants qui se partageaient alors son âme : le goût persistant du faste, de la bonne chère, des chevauchées brillantes et des habits magnifique; puis, d’autre part, celui de la méditation de ses visons étranges et des besoins profonds de son âme. Or, tandis qu’il était un jour descendu dans la plaine, il eut soudainement conscience de la présence du Sauveur humilié, percé des cinq plaies de sa voix. Ce ne fut pas une apparition extérieure, mais plutôt ce que, bien des siècles après lui, devait définir ainsi Lacordaire.
« Un jour, au détour d’une rue, dans un sentier solitaire, on s’arrête, on écoute, et une voix nous dit dans la conscience : Voilà Jésus-Christ. Moment, céleste où, après tant de beautés qu’elle a goûtée et qui l’on déçue, l’âme découvre d’un regard fixe la beauté qui ne trompe pas. On peut l’accuser d’être un songe quand on ne l’a pas vue, mais ceux qui l’on trouve ne peuvent l’oublier .»
Certes François, l’expansif François, allait bientôt entendre traiter de « songes» ce qu’il voyait au-dedans de lui-même, mais il ne devait jamais oublier, en effet, la mystérieuse rencontre de la plaine d’Ombrie, sa perception de Jésus crucifié était le présage et même le début de toute l’orientation spirituelle de sa vie. Il savait, depuis Spolète, que son Maître et tout son bonheur ne pouvaient être que le Christ, mais il entendait maintenant la voix profonde qui lui répétait : « Si tu veux être mon disciple, renonce-toi toi-même, prends ta croix et suis-moi. » Et encore : « François, si tu veux me connaître, méprise-toi, toi-même, préfère l’amertume à la douceur; alors, ce qui jusqu’à ce jour t’a paru amer deviendra pour toi plein de douceur. »
On le vit dès ce momet commencer à roder du côté des « ladreries» hors la ville d’Assise, un peu en retrait sur la route qui descend dans la plaine. Ce qui semblait le plus répugnant à la nature sensible et raffinée de François, c’est le contact avec la souffrance la plus hideuse, la plus nauséabonde, celle des lépreux puants, rongés, couvert de croûtes sanglantes et pleines de gémissements amers. Aurait-il le courage de les soigner, de se faire leur frères ? Cela ne lui semblait point possible, et pourtant Jésus était parmi eux ; Lui, dont le prophète avait dit ; « Nous l’avons vue, il était méconnaissable, le dernier des hommes, semblable à un lépreux, frappé de Dieu, humilité. »
Résolu, quoi qu’il leu en coûtât, à changer de vie, le fils de Berbardone, toujours courtois et aimant envers ses amis, les invita tous à un festin magnifique. La jeunesse dorée de la ville y fut au complet ; elle ne se doutait pas que cette fête était, en réalité, une fête d’adieu.
Sacré roi du banquer et prince du « Guy Sçavoir » par ses compagnons, François, après avoir fait honneur à la bonne chère et aux vin de France, sortit derrière eux, tenant en main le sceptre fleuri, insigne de son éphémère royauté. La bande joyeuse se répandait par la ville, troublant par ses chansons et se cris le sommeil des braves bourgeois de la cité, tout à coup les jeune fous s’aperçoivent que leur prince n’est plus avec eux; alors refuant tous vers la maison de Bernardone, ils découvrent, au croisement d’une route, François les yeux levés, immobile, l’esprit parti, semblait-il, vers une autre monde :
« Hé, François, est-ce la pensée d,u mariage qui te ravit de la sorte? », s’écrit quelqu’un. »
Puis un autre : « ton tailleur va de nouveau avoir du travail plus encore qu’au moment de ton départ pour les Pouilles. »
Et tous s’escaffer.
Mais François ne rit ni ne se fâche. Abaissant vers ses compagnons un regard limpide très doux, il répond :
« C’est vrai, je songe à me marier. Et la fiancée dont je veux faire mon épouse est infiniment plus riche et plus belle qu’aucune femme connue. »
Il ne semble pas que la vision de cette nuit d’Ombrie, par un ciel d’été tout brillant d’étoiles, ait été de même nature que celle de la plaine, plus douloureuse et poignante, François dit pressent quelque chose des délices de la sagesse de Dieu et de l’Amour du Verbe incarné. Pour posséder cette « perle précieuse » offerte par l’Évangile, il comprit que toute la richesse humaine était de la boue, une boue obscurcissante à l’esprit, pesante au cœur, alors il résolut de toute abandonner pour elle et d’épouser le dénuement de Jésus sur la croix ; ce dénuement, il n’allait pas tarder à l’appeler sa Dame Pauvreté.
Va, François, répare mon Église.
L’occasion de vaincre définitivement les répugnances de sa nature avide de toute joie délicate, ne tarda pas pour François. Il descendait un jour vers les bois qui couvraient alors les environs de la chapelle appelée Sainte-Marie des Anges, lorsqu’il entendit sonner la clochette d’un ladre. Les Lépreux ne sortaient des ladreries qu’à la condition d’être munis d’un signe ( destiné à tenir éloignés les passants ) et d’un barillet muni d’un entonnoir ; il ne fallais pas, en effet, qu’ils pussent recevoir ou prendre directement quoi que ce fût. Au son grêle et sinistres, François a fait un saut en arrière ; l’apparition du malheureux, blafard et sanguinolent à la fois, le fait reculer plus loin encore ; puis d’un bond il est près de lui ; il se penche, le baise sur les pustules, et lui souriant gentiment comme à un ami qu’on retrouve, il lui met dans la main une aumône royale. Alors, pour la première fois de sa vie peut-être le jeune homme senti parfaitement, immensément heureux ; il était sûre de son amour pour Jésus. Mais qu’allait-il faire de sa vie pour Lui ?
Ainsi qu’il arrive aux convertis, encore tout brûlants de leur illumination et de leur sacrifice, il aurait voulu tout entreprendre et ne savait à qui s’arrêter. Sa prédilection allait à la contemplation de Dieu, dans le secret des grottes dans sa montagne était prodigue. Un des ses amis, qui s’obstinait à l’aimer malgré son changement de vie, et l’accompagnait parfois en ses promenades, le voyait tout à coup s’éloigner, se glisser dans une fente de rocher et disparaître, François s’en excusait d’aller avec sa bonne grâce et son esprit habituels : « C’est là, disait-il, qu’est caché mon trésor. » Une fois seul en présence de l’Être qui lui était devenue plus vivant que lui-même, il s’écrirait, consumé de désir : « Grand Dieu, plein de gloire, et vous, mon Seigneur Jésus-Christ, je vous supplie de m’éclairer et de dissiper les ténèbres de mon esprit, de me donner une foi pure, une ferme espérance et une parfaite charité. Faites, ô mon Dieu, que je vous connaisse si bien, qu’en toutes choses je n’agisse jamais que par vos lumière et conformément à votre sainte volonté.»
La connaissance de Dieu, l’accomplissement plein d’amour de sa volonté, n’est-ce pas, en effet, l’unique nécessaire ici-bas? Au lendemain de sa conversion, malgré sa jeunesse, son inexpérience et sa relative ignorance, François avait atteint d’un coup la synthèse de toute la vie spirituelle, il demeurait à la source.
C’est probablement à cette époque, où le jeune homme cherchait les intentions de la Providence à son égard, qu’il entreprit le pèlerinage de Rome. Là, sa foi si vive s’indigna de la mentalité des pèlerins et, en général, de celle des dévots ordinaires. Lorsqu’on a bien pourvu, et le plus confortablement possible, à ses besoins, on met quelque sous dans la bourse de l’Église et l’on s’en en va, la conscience tranquille. Sur le tombeau de saint Pierre, de menues piécettes de bronze tombaient une à une, d’un geste spontané, où demeurait peut-être encore quelque chose de son goût du faste, François vida toute sa bourse et ce fut une pluie de pièce d’or qui rebondit en joyeuse musique, sur la grille de la « Confession».
Le lendemain, comme pour réparer ce qu’il y avait eu d’un peu ostentatoire dans son aumône, le pèlerin troquait son vêtement de riche contre les haillons d’un mendiant : lui-même demandait l’aumône à la porte de la basilique, Il implorait les passants en français, la langue qu’il préférait, parce que c’était la langue des « liais» d’amour.
Son essaie de la vie de mendiant dura tout un jour. En le faisant il avait cédé par pur instinct spirituel, à un appel encore obscur ; il ne soupçonnait pas, en effet, que dans les siècles des siècles, l’Église et les fidèles l’aimeraient et l’invoqueraient sous le nom chantant de Poverello, « le petit pauvre».
A Assise, cependant, François n’était encore ni méprisé ni persécuté. Son père le drapier très souvent en voyage d’ailleurs ne trouvait pas les nouvelles fantaisies de son fils plus coûteuses que les anciennes. Quand à sa mère, dan Pica, son cœur pieux et bon ne se réjouissait-il pas lorsqu’elle surprenait son enfant disposer pour les indigents de gros pains dorés tout autour de la table ? « C’est pour tous les pauvres qui sont dans mon cœur », disait-il avec un sourire tendre.
L’Évangile était déjà sa vie, mais comme tout âme à ses débuts dans la perfection, il ne devait pas encore que c’est toujours le plus simple qui est le plus vrai, le plus direct qui est le plus sûr : « Tu aimeras Dieu de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même » L’Esprit-Saint se plaisait d’ailleurs avec lui comme avec les autres cœurs qui cherchent la vérité, à le creuser de désirs de plus en plus vifs, pour exciter sa prière de son amour.
François allait donc, non seulement de grottes en grottes pour se recueillir, mais de sanctuaires en sanctuaires, afin d’y trouver l’ineffable présence, « Tout ce que le Christ a laissé de lui-même ici-bas ». comme il disait. A chaque visite au tabernacle, il interpellait ainsi son Dieu: « Je T’adore, Seigneur Jésus-Christ, ici et dans toutes les églises du monde, et je te bénis de nous avoir rachetés par ta sainte Croix .»
Un jour qui priait ainsi dans la chapelle rustique et délabrée de Saint-Damien, sur le versant de colline qui regarde vers Spolète, il vit soudain s’animer le grand Christ de bois peint dominant l’autel. Une voix, à la fois impérieuse et douce, retentit, qui, le perça jusqu’au fond de l’âme : « Va, disait-elle, va et reconstruis ma maison … ma maison s’écroule. »
François ne se demanda point si la maison de Jésus était la société mystique, l’Église édifiée sur l’autorité de Simon, le pêcheur galiléen, ou le pauvre sanctuaire campagnard de Saint-Damien. Transporté par la joie d’avoir enfin une réponse de son Seigneur, il résolut de réparer la chapelle croulante, de quêter des pierres, de pétrit le mortier en chantant la louage de Dieu.
C’est ainsi que la Sagesse divine a toujours instruit les hommes, leur donnant accès aux merveilles invisibles « par le moyen des choses visibles ». C’est la raison des liturgies, des rites de même des sacrements dans la société catholique de l’Église. En rebâtissant une église de pierre, le Poverello dessinait en geste précis le symbole de sa vocation spirituelle et éternelle.
Notre Père qui êtes aux Cieux.
Le lendemain même du jour où la voix du Crucifié s’était fait entendre à François , le prêtre qui desservait le sanctuaire rural de Saint-Damien reçut du jeune homme un pièce d’or : C’est afin qu’une lampe brûle perpétuellement devant l’image de mon Seigneur ». avait-il expliqué : et le jour suivant le vit encore arrive avec une importante aumône. Le fils de Bernardone avait vingt-cinq ans; il avait marqué dès l’enfance, un grand habilité au commerce, et son père le laissait libre ses trafics et de ses gains; c’est ainsi que le jeune avait pu vendre, de son propre chef, une grosse pièce de drap à Foligno s’était empresser d’en apporter le prix pour la restauration de l’église. Le desservant de Saint-Damien , craignant que Bernardone ne s’irritât des prodigalités de son fils, refusa la bourse pleine; mais François, avec un geste de grand seigneur, la déposa dans l’embrasure d’une fenêtre.
Sans guide et sans maître sur la terre, le nouveau converti demeurera quelques temps près du vieux prêtre, partageant se repas m nettoyant son église de ses propres mains ; tous deux vivaient ainsi dans une pieuse quiétude ; mais ce fut court. Sur la route qui domine le sanctuaire et descend jusqu’au portail, le galop d’un cheval, que François reconnut pour être celui de son père, retentit soudain. Le jeune homme n’eu que le temps de fuir, tandis que Berbardone, faisant irruption chez le prêtre, réclamait à grands cris et son fils et ses folles aumônes. Le fils ne parut point, mais la bourse était encore très près de la fenêtre. Le marchand s’en saisit, ce qui le calma un peu; puis, murmurant des menaces contre le fou, le prodigue qui désertait la maison paternelle pour en jeter la richesse au vent, il reprit le chemin d’Assise. Pendant ce temps, bien caché au fond d’une de se grottes amies, François suppliait Dieu de le garder pour Lui, pour Lui seul, et de le délivrer à jamais du monde.
Sa retraite se prolongea longtemps, et ceux qui l’aimaient commençaient à s’en inquiéter, quand une étrange aventure bouleversa la cité d’Assisse. Sur le pas des portes, les commères apparaissent, attirées par les cris des gamins, appelant : « au fou ! au fou! » Une grotesque procession se forme, qui aboutit sur la place ce l’Évêché, face à la boutique du drapier. Alors Bernardone sort précipitamment, laissant tomber le drap qu’il était en train d’auner; en face de lui, se tient un vagabond hirsute, hâve, loqueteux, souillé de la boue que les vauriens acharnés après lui n’ont cessé de lui jeter avec des railleries ; c’est François, l’élégant, le riche François, fleur de la jeunesse dorée l’Ombrie. Blême du fureur et de honte, le marchand le saisit, le traîne jusqu’à sa porte, le pousse brutalement dans une soupente sous l’escalier, tire un verrou et hurle que quiconque délivrera l’insensé aura affaire à lui.
Heureusement la mère veillait, la tendre Pica qui, secrètement , visita le prisonnier et lui passa des vivres, cependant, elle n’osa le remettre en liberté qu’après le départ de son mari pour un nouveau voyage. La séquestration du jeune homme ne l’avais pas réduit lorsque, le jour de l’arrivée furieuse de son père à Saint-Damien, il avait gagnée le secret d’une grotte, c’était encore un homme capable de craindre et de trembler malgré sa ferveur ; mais au cours de son long contact avec Dieu, il avait reçu l’Esprit-Saint et le don de force. Le loqueteux, apparu soudain dans les rues d’Assise, était devenu pour toujours invincible. On le revit donc se promener solitaire et souvent pleurant dans les environs de la ville.
« Ami, pourquoi pleures-tu? Lui demanda un jour un des ses anciens compagnons.
Je pleure et je me lamente sur les souffrances de mon Seigneur Jésus-Christ», répondit le pénitent. »
Il n’y avait plus que cela qui pût occuper ses pensés `; cela et aussi la mission de re bâtisseur d’église qui lui avait été confiée.
Le retour du drapier dans Assise devait provoquer un nouveau scandale et, du fait même, une nouvelle étape dans la vie du Saint. Bernardone ayant soigneusement refait ses comptes accusa sa fils d’avoir détournée de l’argent en faveur des pauvres. Il l’assigna même publiquement en justice, mais depuis que le jeune homme avait officiellement embrassé la vie de pénitent, il ne relevait plus des séculiers. Le Seigneur Guido Secundi, évêque d’Assise, le fit donc comparaître et, devant son père, lui dit ;
« Rend-lui son Mammon, va ; c’est peut-être du bien mal acquis .»
Alors François sortie un instant et revint nu, sauf aux reins sa ceinture de pénitent. Il déposa aux pieds de son père ses vêtements et tout ce qui lui restait d’argent, puis proclama devant tous :
«Jusqu’ici j’appelas Bernardon, mon père ; désormais je dirai : Notre Père qui êtes aux cieux .»
Alors d’un geste paternel et soudain l’évêque étendit sur la nudité du jeune homme son manteau de pasteur ; il était définitivement adopté par l’Église.
Je suis le héraut du Grand Roi.
Le jour m^me de sa renonciation publique à son père et à ses biens, François , conseillé sans doute par l’Évêque Guido, s’éloigna d’Assise. Le voilà qui gravit la montagne dans l’Esprit de gagner Gubbio le jour-même; là bas habite un au ami qui lui donner bien une tunique d’ermite et la grossière pitance des pauvres, en échanger de travaux manuels. Mais la montagne est haute de ce côté d’Ombrie, le printemps commence à peine, le creux des ravins, vers les sommets, est encore plein de neige. La nuit tombe et, tout à coup, des brigands surgissent, qui se tenaient cachés derrière un rocher. » Qui est-tu donc ? » demandent-ils ironiquement au voyager ; il avaient entendue des loin sa chanson joyeuse et s’étonnaient de ne tenir, au lieu d’un gai compagnon bien vêtu et la bourse pleine, qu’une espèce de vagabond.
« Je suis le héraut du Grand Roi », répond celui qui est devenue « Poverello ». ses yeux sont plein de lumière l’attaque nocturne le troue encore en plein rêve, comme enivré par la joie de n’avoir plus rien que Die et tout en Dieu, » C’est un fou », pensent les brigands ; alors ils s’en gaussent, lui arrachent le manteau de berger, tout rapiécé, dont l’évêque d’Assises lui avait fait don, et l’envoient rouler dans la neige. Transi, à demi-nu, François se relève reprend sa route avec sa chanson. Les campaniles de Gubbio ne se dessinent pas encore dans la claire nuit d’avril ; il s’est égaré. Au loin, la cloche d’un couvent s’appelle à Marine ; il se dirige donc de ce côté d’et parvient au seuil d’une abbaye ; il frappe, ne doutant pas de l’accueil charitable des moines ; mais les moines n’ont cure de ce vagabond. Il implore un abri le plus misérable des vêtements, au nom de Jésus. S’Il veut bien aider le frère cuisinier, dont la besogne est trop lourde, peut-être consentira-t-on à l’héberger quelques temps. Le fils du plus riche drapier de la région insiste et supplie, il fera tout ce qu’on voudra. Enfin la porte s’ouvre de mauvaise grâce.
C’est ainsi que le futur maître de frère Léon fit, au commencement de sa conversion, cet apprentissage de la « joie parfaite » qui devait inspirer la plus belle page des Fioretti
Après quelques jours passés dans l’inhospitalière abbaye de la montagne, François parvint à Gubbio, où il se mit à soigner ses nouveaux amis, les lépreux. Puis, lorsqu’il pensa que la colère de son père devait être calmée, ou que le temps des voyages commerciaux de messire Bernardone était revenue, il regagna sa ville natale.
Le prêtre de Saint Damien le revit près de son église, que François acheva de reconstruire entièrement de ses mains. Chantant des « lais» de France sur les places. Il quêtait, non des pièces d’argent comme les troubadours, mais des pierres. « Celui qui n’en donnera une pour Saint-Damien recevra une récompense dans le Ciel, criait-il aux passants, celui qui m’en donnera deux recevra deux récompenses ; et celui qui me donnera trois pierres en recevra trois. » De même il reconstruite Saint-Marie des Anges dans la plaine où s’appuie la colline d’Assise. L’huile des lampes fut quêtée comme les pierres ; on s’accoutumait à le voir vêtu en pauvre et l’entendre chanter dans les carrefours. Mais lui ne tarda point à trouver trop tendre et trop facile à gagner le pain que lui donnait , pour prix des travaux de maçon, le desservant de Saint-Damien. Il résolut de mendier sa nourriture d’une façon habituelle.
Ce fut, pour lui, l’occasion de luettes poignantes. Un jour, il demeura longtemps immobile devant son écuelle où le restes les plus disparates et les plus répugnants se mêlaient. La faim luttait en lui avec le dégoût. Enfin l’amour du crucifié l’emporta et il mangea tout. Une autre fois, c’était par la honte qu’il demeurait cloué au seuil d’un de ses amis d’autrefois. Mendier à des connus, s’était relativement facile ; à ceux qu’il avait autrefois reçus avec faste à sa propre table et qui riaient maintenant de sa démence, c’était dur. Ce nouveau combat se termina par une victoire, plus compète encore. Non seulement le Petit Pauvre pénétra jusqu’à la salle où son ami dînait en joyeuse société, mais devant tous il confessa et son dénuement et sa longue hésitation, qu’il flétrit comme un péché d’orgueil.
Des attaches du monde, et des répugnances de sa nature entièrement libéré par l’amour, saint François, désormais, était prêt pour l’œuvre de Dieu.