AS-TU DÉJÀ PENSÉ À DEVENIR PRÊTRE?

LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT  QUELQUE CHOSE?

Dieu appel encore, êtez-vous assez généreux de votre amour pour Dieu pour répondre oui.

Nous avons besoin de vous maintenant. Dieu a besoin de vous et notre Église a besoin de nouveaux prêtres pour continuer le ministère que Jésus a remis à ses disciples, c'est-à-dire vous quelques soient votre âge
.

Allez sur ma page
et vous trouverez les informations.

+ Sr Denise Christiaenssens Ermite de la croix o.f.s.

Titre de la série :
Forgeron-de-Dieu-Frère Antoine-Kowalczyk
Titre de la page:

Au pays de l'aigle blanc

Nom de l'auteur:
auteur Père Paul-Émile-Breton.o.m.i.


Au pays de l'aigle blanc

C’est un matin de juin 1866. Un silence religieux enveloppe encore le petit village Dzierzanow. Tout est repos. Seul le soleil se joue dans les bosquets de bouleaux et de tilleuls. Soudain, de la cour ombragée des Kowalczyk, une voiture attelée de deux chevaux débouche et s’engage sur la route qui mène au sanctuaire de Lutogniew. Ses occupants ont tous sur la figure un large sourire, tandis qu’ils regardent à la dérobée l’un des leurs, qui serre entre ses bras quelque léger fardeau emmitouflé de blanc. À la sortie du village, une croix se dresse, ornée à sa base d’une niche où trône la statue d’un saint. D’instinct, les voyageurs se signent. La voiture roule maintenant dans la belle campagne Polonaise, cette fertile région connue sous le nom de Posnanie. A perte de vue s’étendent des champs cultivés avec soin ; seigle, blé, betterave à sucre, pommes de terre. Ici et là, des groupes de travailleurs sont déjà occupés au champ. Ils saluent d’un bon mot au passage ; car déjà tout le village sait qu’Ignace Kowalczyk (1) fait baptiser aujourd’hui son sixième enfant : Antoine


La messe achevée, le père et ses compagnons attendent dans le «Babiniec» (2) ; le curé bientôt se présente ; il place sur le nouveau-né un bout de son étole et tous se rendent en procession au baptistère. Sous le regard de Marie-Consolatr
ice, madone vénérée de Lutogniew, Antoine Kowalczyk fait son entrée dans la vie.

La Pologne vivait alors l’une des périodes tourmentées de sa tragique histoire. L’origine de ce pays martyr se perd dans le recul des siècles. Sise aux confins de l’Orient et de l’Occident, resserrée entre la Mer Baltique et la chaîne des Carpathes, la Pologne fut de tout temps un carrefour où s’entrechoquèrent les peuples. Plaine immense, sauf au Sud dans le voisinage des montages, plaine couverte de forêt et sillonnée de cours d’eau, on y retrouve des vestiges de civilisation remontant à quelque 500 ans avant Notre-Seigneur, sa première ville, Gniesno,( « le nid »), fut fondée au Vie siècle. C’est une belle légende… En faisait défricher la forêt, le chef de tribu Lesko trouve en cet endroit un nid d’aigle blanc au somment d’un chêne, et il prit cet oiseau pour son emblème, devenu par la suite l’emblème de la Pologne. L’Aigle fort et courageux, à la vue perçante, au vol rapide, enivré d’espace et de liberté, n’est-ce pas en effet, le symbole par excellence du peuple polonais ? « Ils l’aimaient la liberté, ces « glorieux » ; ils l’aimaient d’un amour effréné ; dans la steppe sans limite, ils ne reconnaissaient pour maître que la foudre du ciel ». (4) Mais une force supérieur allait courber ce peuple fier sous son joug d’amour ; le Christianisme.

Déjà influencée par l’apostolat des saints Cyrille t Méthode, la Pologne embrasse officiellement le catholicisme sous le règne de Mieczislas Ier, Baptisé en 965, ce nouveau converti me tout de suite une ardeur de néophyte barbare à faire régner dans ses états les lois de la sainte Église ; il ordonne d’arracher les dents «à tout Polonais convaincu d’avoir mangé de la viande pendant le carême. » Au cours des siècles qui suivent, la Pologne devient en quelque sorte l’arrière-garde du monde chrétien, le rempart de l’Europe contre les flots tartares et musulmans qui déferlent sur elle. Gouverné successivement par la dynastie des Piasts et celle de Jagellons, le royaume polonais atteint son apogée avec Jean Sobieski (1672—1696), surnommée l’ouragan du Nord» et «le lion invincible». A la mort de son héros. La Pologne, convoitée de toutes parts et minée par des dissensions intestines, commence à s’effriter. Un siècle plus tard, l’Aigle blanc tombe blessé à mort. La Russie, la Prusse et l’Autriche s’en partagent la dépouille : premier démembrement en 1772, un second 1793 et finalement 1795.

Le 11 octobre 1794 : jour de deuil national, sur le champ de bataille de Maciejowice, les Russes trouvent un Polonais étendue dans son sang, criblé de blessure, la main crispée à son cimeterre. C’est Kosciuzko, le chef de la grande insurrection, quatre généraux et son aide de camps gisent autour de lui, au moment où les soldats le relèvent, ses paupières s’entrouvrent et ses yeux tristement caressent une dernière fois les plaines de la Vistule assombries la fin d’un jour d’automne ; ils aperçoivent les vainqueurs ; plus lentement ils se referment, tandis que ses lèvres formulent dans un dernier soupir : «Finis Poloniae» !

Dans la suite, à plusieurs reprises, l’Aigle blanc cherchera encore à relever la tête pour reprendre son vol : l’amour de la liberté ne peut que grandir dans les cours des Polonais aux heures d’humiliation, et comme un appel aux armes, le chant de Dombrowski fait invinciblement vibrer leurs âmes :

Non, la Pologne n’est pas morte, car nous vivons encore.
Ce qui nous a été pris par la force, par la force nous le reprendrons.
Marche, marche, Dombrowski, de l’Italie jusqu’à la Pologne.
Sous ta conduite, nous dévirerons notre patrie.

Par trois fois, les Polonais se révoltent : en 1830, conte la Russie ; en 1848, contre la Prusse et l’Autriche ; ils sont écrasés sans merci. Défaite, humilié, morcelée, la Pologne souffre en silence. Sans abdiquer son âme, elle subit le joug de l’oppresseur et garde au cœur l’espoir de la revanche. L’Aigle blanc sait aussi l’attendre !

Telle était la situation de sa patri, lorsque vint au monde Antoine Kowalczyk. Dzierzanow (5), son petit village natal, se trouvait dans cette partie de la Pologne sous la domination de la Prusse : la grande plaine de la Posnanie. Berceau de la race polonaise, cette région lui a aussi valu son nom : Polska, plaine pays plat. (6) Au sud des collines baltiques, se dessine une dépression, la même qui traverse également toute l’Allemagne. Large, avec ici et là des tronçons de vallées, cette région est sillonnée de rivières qui font sa fertilité : La Warta la Vistule.

 

La Posnanie est l’une des parties les mieux cultivées de la Pologne. Les champs, de longues bandes étroites, s’alignent les unes à coté des autres ; aucune clôture. En certain villages, le fermiers ne sont que de très modestes propriétaires, ne possédant parfois que quelques acres de terre. Aussi doivent-ils recourir à d’autres emplois pour sustenter leur famille.

Dzierzanow, patrie des Kowalczyk, se compose d’une grande propriété et de 25 fermes plus petites exploitées par les villageois. (7) Ce modeste hameau possède, il est vrai, sa station de chemin de fer, sur la ligne Leszno-Krotoszin-Ostrow ; mais il n’a ni église ni chapelle. Pour le service religieux, il se rattache, avec quelques autres groupements, à la paroisse de Lutogniew, (diocèse de Poznan), dont le célèbre sanctuaire s’élève à quelques trois kilomètres de distance, Dzierzanow, petit village heureux et tranquille, où tous vivent comme en une grande famille, on voisine, on s’entraide. Les épreuves qu’il a fallu subir ont rapproché les cœurs.

Le long du chemin tortueux qui traverse Dzierzanow, s’alignent les maisons aux toits de tuile ou de chaume, à moitié dissimulées derrière des bosquets de verdure. De chaque côté de cette route poudreuse, on a égrené de gros cailloux blanchis à la chaux. Rien ne vient briser la paix du village, si ce n’est la voix d’un homme ou le cri d’une bête, et parfois, le bruit saccadé d’un train qui court sur la voie ferré

 

Un sentier battu sert aux piétons. Quelques pas et le regard est attiré par une niche de verdure, ornée d’une statue à la figure plutôt fruste ; Saint-Jean Népomucène. Avant la guerre de Napoléon, au début du 19 siècles, et cette statue se dressait à l’entrée du village. La tradition veut qu’un soldat de Napoléon ait coupé la tête du Saint. La famille Kowalczyk recueillit la statue mutilée et la conserva dans son grenier. Avant la première guerre, pour préserver la maison de tout malheur, Marianna, (femme de Stanislas Panek), fit réparer la relique et la plaça dans une chapelle ouverte, en face de sa demeure. Elle y resta jusqu’à la guerre hitlérienne, alors qu’elle fut de nouveau cachée dans le grenier pour reprendre sa place d’honneur, une fois la guerre finie.

 

Une maison longue et basse, dont le toit de chaume a fait place à la tuile ; de larges fenêtres à eux croisées ; toilette blanche et lignes très esthétiques ; la maison des Kowalczyk offre, sous des dehors simples, un aspect des plus agréables. Elle s’apparente aux vieilles maisons normandes et canadiennes. Deux anciennes cheminées nous rappellent qu’elle a de d’âge ; elle fut construite en 1839. Famille à l’aise, les Kowalczyk n’exigent pourtant rien de plus, ils sont contents d’habiter cette modeste maison de bois, le foyer paternel.

Comme tous les foyers polonais, celui des Kowalczyk respire une atmosphère chrétienne et travailleuse. Intérieur peu compliqué : une cuisine, la grande chambre et deux chambres plus petites. Aujourd’hui un arôme délicieux s’échappe de la cuisine ; sur le vieux poêle de brique, des vapeurs montent comme un encens vers les poutres noircies ; fumet de «goblaki», mélange de viande et de riz enveloppé dans des feuilles de chou. Sur la table endimanchée, une oie dorée trône au milieu des concombres marinés, des gâteaux au miel et du lait caillé. C’est le repas de fête en l’honneur du nouveau-né, Hedwige s’affaire dans sa robe multicolore ; on dirait une arc-en-ciel qui se déplace. De temps à autre, elle jette par la fenêtre un coup d’œil furtif. Avec précaution, elle prend les plus belles poteries sur les étagères, soulève le couvercle des chaudrons, range les bancs des deux côté de la table. Des voisines sont venues lui prêtre main-forte.

Soudain, elle laisse échapper un cri :

«Oh ! Les voilà ».

Au détour du chemin, on aperçoit les deux chevaux qui trottent triomphalement vers la maison… Des bras du parrain, le père a pris l’enfant ; le serrant contre lui avec un soin jaloux, il pénètre dans la grande chambre, s’approche du lit où repose sa femme Lucie, et, tout en lui remettant son jeune trésor, il dépose sur ses joues un baiser affectueux. La mère découvre le visage du bébé et lui sourit.

«Mon petit Antoine, que la Sainte Vierge te garde et te protège».

Et ses yeux se portent vers le modeste autel qui se dresse dans un coin de la chambre, des yeux chargés de tendresse et de supplications. Elle contemple la Madone de Lutogniew et les images de saints qui ornent le mur. On n’entend aucune parole, mais ses lèvres murmurent une prière silencieuse. Prière d’une mère pour la frêle créature que Dieu a mis entre ses bras.

Et la vie reprend son cours normal au foyer des Kowalczyk. Outre le père, Ignace Kowalczyk et la mère, né e Lucie Zuraszek, la famille compte désormais six enfants : Hedwige, Jean, Joseph, Marianne, Valentin e le bébé Antoine. Trois enfants étaient morts en bas âge ; un autre, Pierre, naîtra plus tard. (8). La Mère, tout en veillant sur le nouveau berceau, reprend sa besogne de ménagère ; le père retourne à ses outils de menuisier et au travail de la ferme. Et les jours succèdent aux jours ; las vie s’égrène doucement comme un chapelet.

 

Au dehors, cependant, l’orage gronde, des nuages menaçants, assombrissent de nouveau le ciel de Pologne. Il y a moins de vingt ans qu’un soulèvement armé des Polonais a été ; écrasé par la Prusse. Cette fois, dans un assaut suprême, l’ennemi séculaire va tenter d’anéantir ce peuple qui se refuse à mourir : il s’attaque à sa langue et à sa foi. La Pologne va connaître le joug écrasant du Kulturkampf (9). Depuis longtemps déjà, les libéraux allemands, athées, et anticléricaux, rêvaient d’imposer au pays leur doctrine d’asservissent religieux et intellectuel. Après 1860, se sentant assez forts, ils déclenchèrent leur lutte en Bavière. On enleva à l’Église l’administration de ses biens et toute influence sur les écoles. Quelques années plus tard, la lute s’étendait à toute l’Allemagne et à la Prusse et Bismarck devenait l’allié de la faction libérale. De 1866 à 1871, le pays est fortement agité par la question de l’unité allemande. Une fois réalisées l’unité politique, on prétendit la consolider en imposant « l’unité de religion, de langue et d’éducation ». On déclara la minorité catholique «éléments étranger», elle devait s’assimiler ou disparaître.

Ces attaques contre l’Église stimulèrent les catholiques. Le Pape Pie IX intervient lui-même par son mémorable Syllabus de 1867, et peu après convoquait le concile œcuménique du Vatican. De leur côté, les catholiques de Prusse lançaient un nouveau parti politique, le Centre (Zentrum). On allait assister l’un des grands conflits de l’histoire de l’Église.

La Pologne fut en traînée dans le remous, Bismarck se méfiait d’elle ; il était persuadé qu’advenant une guerre, elle se rangerait dans l e camp ennemi ; surtout il notait avec suspicion l’alliance de leurs députés avec les catholiques allemands. L’appui que le clergé accordait à la résistance catholique ne fit qu’accroître sa méfiance Bismarck déclenche la persécution.

Le Chancelier de fer abolit le ministère catholique du culte sous prétexte qu’il est de connivence avec les Polonais. Il donne à l’état le contrôle absolu sur les écoles. Il ordonne les perquisitions chez le clergé de Poznan. Et pour mettre le comble à la mesure, il entreprend d’établir une Église nationale indépendante de la juridiction de Rome.

Sous la direction des Évêques de Prusse, la résistance passive et unanime s’organise. Les prêtres refusent de payer l’amende ; ils sont emprisonnés ou expulsés. Les congrégations et les associations religieuses sont proscrites ; le peuple n’en est que plus mécontent et se raidit. Le gouvernement poursuite sa lutte sans merci. Des évêques, dont celui de Poznan, sont déposées et jetés en prison ; nombre paroisses sont sans pasteurs ; les institutions fermées. Dès son avènement au souverain Pontificat, en 1878 ; le Pape Pie XIII entreprit de régler le conflit ; mais ce n’est que dix ans plus tard que, par des pourparlers et des concessions réciproques, la paix religieuse fut définitivement rétablie. Bismarck avait cédé, poussé surtout par la crainte d’une révolte de la Pologne.

 

C’est dans cette atmosphère tendue que le jeune Antoine Kowalczyk naquit, et vécut toutes les années de son enfance. Sa nature délicate et sensible en fut fortement impressionnée. IL entendant à la conversation des aînés, leurs allusions aux événements qui se déroulaient ; sans toujours bien comprendre, il savait que des choses graves se passaient. Le soir, toute la famille se réunissait dans la grande chambre et se mettait à genoux au pied de l‘autel improvisé. Dans la pénombre la lueur vacillante et blafarde des cires éclairait faiblement l’image de Marie Consolatrice. On priant. Parfois des ombres fantastiques bougeaient sur les murs. Les yeux fixés sur la Madone, tous s’unissaient dans une fervente supplication.

«Consolatrice des affligés, priez pour nous».

On implorait le secours du ciel sur le foyer, sur les défunts, pour la Pologne dans les fers, Antoine, agenouillé près de sa mère, balbutiait se premiers «avé».

Après la prière, on causait en famille. Parfois un voisin apportait des nouvelles fraîches ; on avait emprisonné un curé ; un jeune homme avait été sauvagement battu pour avoir parlé Polonais en public. Ces injustices allaient-elles durer longtemps ? La Pologne ne pourra donc jamais briser ses chaînes ? On serrait les dents ; on rageait, mais à voix basse, de peur de voir surgir un ennemi aux écoutes, Dans son lit, Antoine saisissait parfois le murmure de ces voix graves ; il revoyait les traits colorés de la belle Madone et les sombres silhouettes du mur prêtes à fondre sur lui, ses yeux s’appesantissaient. D’autres images peut-être défilaient devant son esprit ; des anges blonds lui souriaient et lui répondait : avé ; ou bien un grand oiseau planait là-haut dans l’azur, puis s’élançait soudain vers le soleil. Et l’enfant faisait le rêve ou de s’en voler avec lui vers des sommets mystérieux.

Antoine a atteint ses sept ans il est d’âge maintenant à fréquenter la classe. C’est un petit bout d’homme intelligent et gai, débrouillard aussi. (10) par un matin de septembre, ses livres sous le bras, il se dirige avec ses camarades vers l’école. Sept ans. Une nouvelle vie commence… Une salle bien rangée et propre ; un tableau noir ; debout, en face des pupitres, un maître laïque surveille l’entrée des élèves. En bousculade, une jeunesse tapageuse fait interruption dans la classe, se précipite verse les bancs. Un cri rauque, que souligne un coup de poing violent sur le pupitre, fige les enfants sur place.

«Race de vauriens ! Rappelez-vous qu’i n’y a plus de Pologne. Je veux z qu’on parle allemand ici, entendez-vous,…allemand !»

Le maître est rouge de colère ; ses yeux lancent des éclairs. Comme des poussins apeurés par un aboiement, les petits se blottissent en silence derrière leur pupitre. Antoine regarde. Comme il se sent dépaysé ! Cette salle lui apparaît dénudée et froid. Plus de crucifix, plus de ces belles images de saintes comme au foyer. Et cette voix rude… qui fait résonner à ses oreilles des mots qu’il ne comprend pas. On lui fait des reproches, bien sûr, il l‘a deviné. Mais pourquoi ? Il ne le sait pas. Ses regards timides et doux se portent sur le maître. Comme ses pères, Antoine apprend la dure leçon de la souffrance ; à son tour, dans son cœur et dans sa chair, il va partager la persécution que subit la Pologne. Pour un mot échappé en polonais, on gifle les élèves. Ici on ne fait plus se signe de la croix on ne prie plus. Courbés sur des livres nouveaux, les enfants apprennent des mots inconnus, aux sons étranges.

De retours au foyer, Antoine se hâtaient de raconter à sa mère ses premières expériences à l’école : les leçons difficiles, les punitions, le dégout qu’il sentait monter en lui. Lucie Kowalczyk ouvrait alors un tiroir ; elle en tirait une grammaire en lambeau, une Histoire sainte défraîchie. Pensée près de son fils, elle lui enseignait les rudiments de sa langue et de sa religion. Tantôt, c’est l’histoire de la Pologne : Sebieski, Kosciuszko et leurs combats chevaleresques ; tantôt la vie édifiante d’un saint ; et parfois, quelque légende, avec une princesse, un dragon ou des fées. Lucie était très pieuse ; dans le village de Dzierzanow on la surnommait la « demi-Sainte », la « presque saintes ». (11)

Nouvelle Monique, se enseignements, comme une rosée bienfaisantes pénétraient l’âme de son fils. Le père, fervent chrétien lui aussi, secondait son épouse dans ce travail d’éducation. Il avait beaucoup lui, la vie des moines du déserte en particulier ; il racontait volontiers des anecdotes pleines de charme et de piquants. Traits énergiques, adoucis par un regard de bonté Ignace Kowalczyk est avant tout un terrien, doublé d’un artisan. A peine 40 ans. A le voir empoigner ses outils de menuisier ou ses instruments agricoles, on devine des muscles de fer. Il est intelligent, actif. Du matin au soir, d’un bout à l’autre de l’année, il s’affaire sans relâche. Il le faut bien pour pouvoir nourrir tant de bouches. Ce chiffonnier, ces bancs, ce coffret de bois, c’est lui qui les a fabriqués.

Par-dessus tout, Ignace est attaché à sa terre passionnément, comme à une vieille amie. La terre a toujours fasciné le paysan Polonais ; c’est son rêve, la grande ambition de sa vie : posséder un coin de sol bien à lui ! Et pour compléter sa modeste fortune, un ou deux chevaux, quelques têtes de bétails et une vingtaine d’oies. On ne conçoit pas une ferme de Pologne sans oies. Lorsqu’ils ne sont pas pris par l’école, les enfants se voient confier la garde du troupeau. Muni d’une petite branche en guise de fouet, le jeune Antoine devait passer des heures entières à surveiller ses pupilles. Il les menait picorer dans la prairie, au bord de la route ou le long du ruisseau, «Bo ! Bo ! » Faisait-il, pour ramener les fugitives au bercail ; et il lui en fallait du courage pour tenir tête aux récalcitrantes qui quelquefois fonçaient sur lui. Il en riait, c’était son plaisir. Et, il se sentait heureux d’apporter, lui aussi, sa faible contribution pour le soutient du foyer.

Mais voici qu’un grand événement se prépare, un événement dont il se souviendra toute sa vie, Antoine a attient sa douzième année. Depuis deux ans déjà, deux fois par semaine, il se rend avec ses camarades, au sanctuaire de Lutogniew, il y rencontre d’autres jeunes de son âge venant des villages voisins. Tous se regroupent près de la balustrade, au pied de l’autel de Marie. E le curé, ou parfois un laïc, leur explique le catéchisme. Il y a un an qu’Antoine s’est confessé pour la première fois ; et dans quelques semaines il sera sa première communion.

La paroisse de Lutogniew, que fréquente assidûment la famille Kowalczyk, fut fondée en 1401, Pasko de Gogolewo, porte-étendard de Kalisz, y avait alors construite une petite église en bois, selon une tradition, le beau tables de Marie-Consolatrice remonterait à ces temps reculés. En 1823, cette image miraculeuse vint orner le maître-autel de l’Église renouvellement construite, celle qui existe aujourd’hui. Au cours des dernières années(1947), l’église fut complètement restaurée à l’intérieur comme à l’extérieur. Elle offre à présent un aspect très agréable.

C’est dans ce sanctuaire consacré à la Vierge que le jeune Antoine, en 1878, communia pour la première fois. Quel jour exactement ? Aucun document ne le mentionne. Peut-être au cours d’une cérémonie en l’honneur de la Madone vénérée ? La dévotion des Polonais envers Marie a été reconnue de tous temps. N’est-ce pas le roi Casimir V, qui en 1656 par un acte authentique lui consacrait son pays ? Sanctuaires nombreux, chapelles votives le long des routes, images ornées de fleurs dans les foyers, dévotion chaude et spontanée dans tous les cœurs : on peut dire que la sainte Vierge est ici chez elle. Si l’on a surnommée la France «la Fille aînée de l’Église », ne pourrait-on pas appeler la Pologne « la fille aînée de Marie » ?

Le sanctuaire de Lutogniew est célèbre dans toute la région. Tous les ans, des milliers de pèlerins s’y rendent pour la fête patronale de Marie-Consolatrice, fixée au dimanche après la Saint-Augustin, On en compte parfois jusqu’à vingt et vingt-cinq mille. Ils viennent de partout, même de ville et village lointains.

Cette année-là, l’ «Odpust »(12) tombait le premier dimanche de septembre, sur les routes qui mènent à Lutogniew, on pouvait voir de longues files de pèlerins, bannières en tête, s’avançant en procession. Ils marchent en cadence au chant des cantiques. Les uns traversant la prairie, d’autres débouchent près d’un bosquet. Et le flot tumultueux des avés augmente à mesure que les pèlerins approchent au sanctuaire. Les fidèles de Dzierzanow se sont joints au groupe qui travers le village ; à la leur tête, les petits communiants ont pris place en habits de fête.

Les cloches sonnes à toute volée(13), cependant que des voix des orgues s’élève, la foule des dévots s’engouffre en rangs pressés dans le sanctuaire, remplit la nef et se répand jusque sur le parvis, sur maître-autel, tout habillé de fleurs, sous la vacillante lumière des cierges, la messe commence. La Madone consultrice, répondant aux assauts de la prière, semble jeter un regard de douceur sur cette mer humaine. «Domine, non sum dignus », par trois fois, une clochette tinte de sa voix angélique. Au milieu des nouveaux communiants, agenouillés à la table sainte, on aurait pu distinguer Antoine, les mains jointes, les yeux modestement baissés et comme absent de ce monde. Âme angélique et fervente… Une des grandes heures de sa vie venait de sonner ; il accueillait Dieu chez lui.

E la vie s’écoule paisible au foyer. Lucie Kowalczyk voit les traits de son enfant se préciser chaque jour davantage. Dévot, besogneux, débordant de jovialité à ses heures. Antoine, sous des dehors réservés, cache un cœur sensible affectueux un vrai Polonais, trois amour ont pris racine en son âme : sa famille, la Pologne et Marie

Références Au-pays-de-l-aigle-blanc

(1) Kowalczyk ( se prononce Kovaltchik) vient du mont polonais « Kowal » forgeron ; le suffixe (czyk »signifie « fils de Forgeron ».
(2) Babiniec : vestibule réservé dans les églises polonaises à ceux qui attent pour faire baptiser.
(3) Slave : nom dréivé de « slawa », gloire
(4) Sobieski, la mission de Plogone par le Baron KIervin de Volkaersbeke, p. 25
(5) Dzierzanow, village appartenant à la paroisse de Lutogniew, dans le canton de Krotoszyn, palatinat et diocèse de Poznan, Pologne.
(6)- Polska, nom polonais pour designer la Pologne
(7) Les renseignements concernant la paroisse et la famille du Frère Antoine Kowalczyk, nous ont été communiqués en majeure partie par le R.P.F.B.Kowalski, o.m.i. de Katowice, archives de la Postulation. (Dossier F. Antoine) Rome.
(8) Tous les enfants Kowalczyk se maniérèrent, à l’exception d’Antoine qui devint frère convers dans la Congrégation des Missionnaires Oblats de Maire. Ils allèrent s’établir dans d’autres villages ; seule Marianne, qui épousa Stanislas Panek, demeura à Dzierzanow, où elle reçut en héritage les biens de la famille. De ce dernier mariage sont nés trois enfants ; Anna (épouse d’un nommé Witczak) du village de Dzielice, où demeure également Pierre. le cadet du Frère Antoine ; Josépha (épouse d’un nommée Jedrkowalk) qui a hérité du bien paternel à la mort de ses parents, enfin Anatazja (épouse d’un nommé Kraviec) du village de Rozrazew. Un neveu du frère Antoine est frère convers ; un autre se prépare à la prêtrise chez les Oblats. M. Ignace Kowalczyk, le père était devenu veuf à un âge avancé et se remarie en secondes noces. Il est décédé à son foyer, en 1924 à l’âge de 92 ans.
(9) Kulturkampf (c.a.d. «lutte pour la civilisation ») nom donné à la guerre religieuse faite par Bismarck au haut clergé catholique, au moyen de lois dont les principales sont les « lois de mai » de 1873. La lutte prit fin à l’avènement du Pape Léon XIII, par des concessions réciproques. Le partie catholique eut par la suite une influence considérable au Reichstag, sous la direction de son chef Windthorst.
(10) Lettre du R.P. Kowalski ( Archives de la Postulation.Dossier Fr. Antoine, Rome)
(11) Madame Kowalczyk était présidente du Tiers-Ordre de Saint-François sa générosité était proverbiale.
(12)- Odpust, (indulgence) nom donnée en Pologne, à la fête patronale de chaque paroisse.
(13)- On raconte une amusante anecdote au sujet des cloches de Lutogniew, au cours de la première guerre mondiale (1914-1918), l a disparition de ces cloches déclencha de nombreux commentaires dans la région, pour sa part, le veilleur de nuit affirma, devant la cour de justice, que « les anges les avaient apportées au ciel ». On eut plus tard l’explication de l’incident. On avait descendu les cloches du beffroi pour les transporter ailleurs le lendemain. Mes des jeunes gens de la place régalèrent de veilleur d’eau-de-vie n’ayant pu se dégriser assez vite, le veilleur ne vit, près de l’Église qu’une « lumière qui s’élavait vers le ciel ». Du moins, c’est l’explication qu’il donna à la cour de justice. Et les cloches étaient sauvées.
Malheureusement, pendant l’occupation de la dernière guerre, elles disparurent pour toujours.


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