AS-TU DÉJÀ PENSÉ À DEVENIR PRÊTRE?

LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT  QUELQUE CHOSE?

Dieu appel encore, êtez-vous assez généreux de votre amour pour Dieu pour répondre oui.

Nous avons besoin de vous maintenant. Dieu a besoin de vous et notre Église a besoin de nouveaux prêtres pour continuer le ministère que Jésus a remis à ses disciples, c'est-à-dire vous quelques soient votre âge
.

Allez sur ma page et vous trouverez les informations.

+ Sr Denise Christiaenssens Ermite de la croix o.f.s.

Titre de la série :
Forgeron-de-Dieu-Frère Antoine-Kowalczyk
Titre de la page:

Les-porceaux-de-Frère Antoire

Nom de l'auteur:
auteur Père Paul-Émile-Breton.o.m.i.

Father-Lacombe-o.m.i.

Le 15 juillet 1896 l Père Adéodat Thérien, Oblat, avait dressé sa tente de missionnaire sur les bords du la des Œufs, à quelques 75 kilomètres au sud du lac La Biche. Il venait, à l'instigation du légendaire Père Lacombe, «l'homme au bon cœur », inaugurer une œuvre de protection et de secours en faveur des Métis. De ce jour, l'endroit fut connu soule nom de St-Paul des Métis.

Le Père Lacombe avait été douloureusement impressionné par la vie lamentable des Métis cris, campée aux abords des villes naissantes de l'Ouest. Il voyait leur misère et le danger moral qui les menaçait : La boisson, le désoeuvrement, la corruption au contacte des aventuriers qu'attirait la course à l'or. Bientôt, si on n'y remédiait, ces grands enfants de la Prairie ne seraient plus que de les déchets de la société. Le missionnaire approche donc le gouvernement canadien et se fait concéder une vaste étendue de terrain dans une région riche en gibiers et lac poissonneux.Ce soit-là, devant sa tente, le Père Thérien fume tranquillement sa pipe. Il regarde d'un œil songeur la morne prairie. Paysage inculte, où il n'aperçoit que trois misérables huttes, abritant les seules familles de la région : Pierre Okanes, Simon Marron (Dejarlais) et Gabriel Cardinal. Lui-même, n'a pour toute richesse que deux tentes : la premières loge le jeune couple métis qui l'accompagne ; l'autre sert de chapelle, presbytère, cuisine, chambre et tout ce que l'on veut. Alors, pour la première fois le missionnaire éprouve des doutes angoissants sur le succès de l'ouvre…

Pendant ce temps-là, le Père Lacombe envoyait dans tout l'Ouest une proclamation aux Métis pour leur annoncer l'ouverture de la colonie vers la fin du mois. Il leur permettait en plus une église, une école, des animaux et 80 acres de terrain à chaque famille. Pauvre comme Job, le missionnaire évidemment comptait sur la Providence. Les Métis affluèrent. En 1897, ils aient déjà une cinquantaine de familles, chacune comptant en moyenne huit à dix enfants. Les Dumont, Lacoucane, Peit-Couteau, Nreland, Ladéroute, Nreauraged et autres. Misérable colonie de « sans le sous » à la recherche d'un trésor. (1)

Une terre encore en friche, des bicoques, un petit groupe de Cris indigents : telle était la situation de cette colonie, lorsqu'arrivèrent du lac La Biche les frères Kowalcyk et Moelic. (2), avec leur moulins à scie et à farine et amenant les animaux. Surpris par une tempête de neige, ils avaient voyagé dans des chemins de misère… Ils étaient exténues de fatigue, comme il n'y avait encore aucune bâtisse, ils installèrent l'engin, les meules et le bluteau près de la maison, à l'abri d'une talle de saules.

Et Frère Antoine se remet à l'oeuvre.

Il avait demandé l'exil, il avait souhaité les missions les plus pauvres ; son désir s'était réalisé. Durant une dizaine d'années, il se fait le serviteur des Cris et des Métis, ces pauvres, ces déshérités en qui il voit la personne du Sauver, Ingénieur, mécanicien, jardiner, gardien de pourceaux, il se dévoue sans compter pour soutenir cette petite chrétienté en haillons.


Souvent, sur le chemin qui conduit au lac d'Oignon, Frère Antoine, voyait passer les pauvres caravanes de sauvages et de Métis qui venant du fort Edmonton s'en allait vers Battleford, Winnipeg et Saint-Boniface, avec leur pitoyables charrettes, aux roues et aux brancards tremblants, et souvent aux essieux cassés. Pris de compassion, le frère avait obtenu de son supérieur la permission de leur porter secours. En bordure de la route, il avait établi une forge et tous les soirs, après le souper, il se mettait au service de ses gens des grands enfants de la Prairies. (3).

A certains jours, ce sont les tiraillements de la faim qui tenaillent ces pauvres hères, Frère Antoine remarque les figures émaciées, les grands yeux suppliants ; il devine que ses amis ont le ventre creux, non loin de la porcherie, il avait trouvé le moyen de défricher un grand jardin au milieu des saules. Le terrain était riche ; les légumes poussaient à merveille. Ses grands enfants verraient donc leur misère quelque peu soulagée. Un jour, une jeune Métisse est surprise dans le potager. L'air confus, elle s'explique aussitôt : « J'ai la permission du Frère Antoine de prendre des légumes pour ma mère malade et pour mes frères et sœur s qui mont rien à manger…Dans le Frère Antoine, notre mère serait morte peut-être nous aussi ».Au cours de ses premières années d'existence, la mission de Saint-Paul de Métis connut un développement remarquable, construction d'un moulin à scie et à farine, d'une maison pour les Pères, arrivée des Sœurs de l'Assomption (4)' ouverture d'un pensionnat-école pour une centaine d'enfants. (5) De leur côté les Métis amélioraient leur sort. Ils se bâtissaient de modestes demeures, cultivaient la terre et élevaient des animaux, caches, cochons et volailles

Cette activité fébrile de la mission imposait au Frère Antoine un surcroît de besogne. En charge de la scierie, il devait s'occuper de préparer le bois pur toues les constructions, même celle des Métis. De temps à autre, s'il fallait faire chantier. Ainsi tout l'hiver de 1897 se passa dans uns sapinière bien fournie, au sud du lac, à préparer des billes (logs). Et la scie mécanique gémit à longueur de jour. Chaque morceau de bois qu'elle gruge est un nouvel acte d'amour, Frère Antoine s'affaire et prie. Le soir, il redeviendra forgeron au bord de la route.

La mission progresse ; elle doit trouver les moyens de suffire. Pourquoi pas des pourceaux ? On mangerait du lard, des jambons, des rôtis, du ragoût de pattes, des fromages de têt, une vraie manne du ciel, quoi ? Alors on aura des pourceaux et Frère Antoine devient porcher. Ce sera cent, cent cinquante, jusqu'à deux cents bêtes qu'il aura à nourrir et à nettoyer. Le petit frère manchot accepter de bonne grâce ses nouveaux pensionnaires, «  Soigner les cochons, dit-il, c'est le travail qui me convient ». Il scie, le jour ; il forge, le soir, il prendra sur ses heures de sommeil pour s'occuper de sa porcherie. Et sans une plainte, il se soumet aux exigences de son supérieur. Mécanicien, forgeron, jardinier, porcher tout à la fois, il lui faut une force et un courage surnaturels, pour accomplir cette tâche,

Les travaux de la ferme se poursuivent avec tantôt du succès et tôt des revers. Une année, la grêle détruit toute la récolte de la mission, le printemps suivant, plus un seul grain pour nourrir les pourceaux, et, il y a en avait bien cent cinquante, Un soir Frère Antoine va trouver son supérieur :

_ « Mon Père, moi plus avoir de grain pour soigner les cochons, Quoi faire ? »

- «Quoi faire ? mais simplement lâcher les animaux dans la prairie. Il y a de l'herbe en quantité près du lac »

Le supérieur disait cela pour badiner, mais il avait un autre plan. Sans répliquer le Frère Antoine retourne.

Le lendemain, après la messe, le supérieur voit venir à lui Frère Nemoz le visage troublé :

- «Mon Père, où est donc le Frère Antoine ? il n'était pas à la messe ce matin.»

- «Il est peut-être malade. Allez donc vois à sa chambre ».

- « Il n'est pas là : j'en reviens. »

- «Mais alors, où peut-il être ? ».

- «Mon Père, je crois que Frère Antoine a pris vos ordres à la lettre. IL doit être sur le bord du lac avec ces couchons. Avec, lui n'y a pas à badiner ».

Un petit garçon est dépêché aussitôt au lac avec mission de dire au frère de s'en revenir. Il y trouve en effet Frère Antoine faisant manger de l'herbe à ses bêtes, « Moi revenir ? Ah ! pour ça, non ! » C'est le supérieur qui lui a ordonné de mener ses cochons au bord du lac ; il ne peut pas retourner sans un ordre de son supérieur.

A son tour, Fère Nemoz se rend donc la lac porter l'ordre du supérieur. Frère Antoine part aussitôt pour rentre au logis ; ses cent cinquante pourceaux  le suivent docilement à la queue leu leu.

L'histoire fit grand bruit au sein de la mission. Au couvent, il y eut même une petite polémique entre les sœurs. «  C'est admirable », disaient les unes, « Mais non », répliquaient les autres, « il faut distinguer quand le supérieur badine. » Le Père Thérien survenant sur les entrefaites trancha la questions : « Mes Sœurs, avec un religieux comme le Frère Antoine, un supérieur ne doit jamais badiner ».
 

L'arrivé des religieuses à Saint-Paul des Métis avait mis la petite mission à l'étroit. Les pères leur cédèrent leur résidence e s'installèrent dans une cabane voisine. Les frères convers délogèrent les pourceaux, nettoyèrent la porcherie de fond en comble et s'installèrent à leur place. Du coup, Frère Antoine se sentait transformé en pacha. Les Sauver n'était-il pas venu au monde dans une étable ?

L'Été avançait. Dans leur enclos, les pourceaux de Frère Antoine vivotaient tant bien que mal. Il fallait tout de même trouver un moyen de nourrir ces pauvres affamés. Les prévisions des temps difficiles, on avait semé un champ de navette excellente nourriture pour les animaux. La navette était déjà prête à mangée. Mais pour l'atteindre, il fallait passer à travers un champ d'avoine qui, lui n'était pas assez mûr pour être coupé. Que faire ? Attendre ? Ce serait condamner les pourceaux à mourir de faim, les lâcher dans le champ ? Alors il se lancerait sur l'avoine et c'en serait fait de la récolte. Longtemps le supérieur hésite à la vue de ce beau champ qui ondule sous les caresses de la brise. De la si belle avoine ! Comme serait dommage ! Mais il se ravise. Il calcule. Cent cinquante cochons à deux cents livres chacun, cela représente une valeur appréciable pour la mission. On ne peut toujours pas risquer de tout perdre, et cette avoine en définitive, elle est destinée à la nourriture des pourceaux. Son parti en est pris ; il lâchera les bêtes dans le champ, et périsse l'avoine !

Au matin le supérieur mande le porcher et, prenant son sérieux deux mains :

_ « Frère Antoine, vous allez conduire vos cochons dans le champ de navette. Vous iriez par le sentier qui traverse le champ d'avoine. Mais prenez garde ! Je n'entends pas que vos animaux s'arrêtent en chemin pour toucher à l'avoine.

-« Mais, mon Père, c'est impossible.»

_ « Impossible ? ce mot n'est pas français, Allez ! »

_ « Très bien, mon Père ; si vous vouloir, c'est moi mener les cochons.»

De l'enclos voisin s'élèvent pêle-mêle les grognements confus des affamés. A la vue de leur porcher, le troupeau s'entasse vers de la barrière. Les grognements, redoubles. Elles ont le ventre creux, les pauvres bêtes ; elle crèvent de faim. Leurs yeux jettent des regards perfides, des yeux d'affamés en quête d'une proie.

-« Kiou ! Kiou ! Kiou ! Suivez-moi à venez manger. »

Et les pourceaux se précipitent hors de l'enclos en se bousculant. Tente, soixante, cent ; le denier des retardataires s'engage sur la route. Ils sont bien cent cinquante maintenant ; sur la prairie verte, une tache frémissante de masses rondelette qui trottinent serrées les unes contre les autres.

-«Kiou ! Kiou ! Kiou ! Allons, mes petits, venez de ce côté-ci. C'est le supérieur qui le commande.»

Là-bas, devant le presbytère, le Supérieur, les Frères, les Sœurs et les Métis en bon nombre attendent pour assister à la débandade et voir les pourceaux se lancer sur l'avoine. Pauvre Frère Antoine ! Quelle va être sa déconfiture ! On en sourit à l'avance.

La petite armée rose continue de trottiner vers le champ du carnage.

Tout à coup, le troupeau s'arrête, regarde… Devant lui un beau champ presque mûr. Quelle superbe moisson ! Que cette avoine a bonne mie ! Les bêtes en ont l'eau à al bouche, Frère Antoine se met è genoux et fait une courte prière…

-« Kiou ! Kiou ! Je vous défends bien de toucher à cette avoine. Allons, c'est plus loin qu'il faut aller. Suivez-moi.»

Et Frère Antoine s'engage dans l'étroit sentier, entre deux haies d'avoine. Un moment encore les pourceaux hésitent, paraissent se consulter puis à la queue leu leu, ils se remettent à suivre docilement leur maître. Les tiges d'avoine semblent s'incliner pour les regarder défiler. Pas une bête ne les moleste ; pas un brin d'avoine n'est disparu. On croit entendre les épis frémissants qui se murmurent l'un à l'autre :

_Quelle merveille ! Il commande aux pourceaux et les pourceaux lui obéissent. »

A la devanture du presbytère, les spectateurs n'en croient pas leurs yeux. Ils haussent les épaules, … se regardent ébahis :

 -« Ah ! mais que pensez-vous de ce Frère Antoine ?» (6)

Depuis trois ans, Frère Antoine ployait sans mot dire sous la charge écrasante. Une bête de somme ! Sa journée ne pouvait suffire à la tâche, il écourtait ses heures de sommeil, pour prendre soin de la porcherie et de ses soixante-quinze pourceaux, à l'engrain. Un jour, sentant ses forces à bout, il demande à son supérieur de le relever de ses fonctions. Le Père refuse. Comme Frère Antoine insiste, exposant ses misères, le Supérieur s'impatiente et le renvoie brusquement, le Frère s'éloigne, mais renvient peu après. L'inquiétude le ronge ; il craint d'avoir commis une offense ; à genoux aux pieds de son supérieur, il luie demande pardon.

_ «Pour vous pénitence, je vous défends de communier, sauf le dimanche, et cela durant trois mois »

L'Ordre s'ébats comme un coup de masse, sur Frère Antoine. Pour un moment, il en reste abasourdi. Ne pas communier ? Revenus de son étonnement, Frère Antoine mesure toute la portée de cette défense, ne pas communier ! Mais alors, on lui enlève le pain de la bouche, lui qui a toujours faim de Dieu. Mortifier sa chair, sacrifier sa volonté, passe encore. On peut même, si l'on veut lui arrache son autre bras, mais lui arracher Dieu, en être éloigné, séparé, pendants des jours, des semaines, oh ! non ! Tout, mais pas cela !

Frère Antoine se sens emprisonné dans la douleur ; il traîne sa peine comme un boulet. Désormais cette idée ne le quitte plus. Même durant son travail il se sent oppressé son âme est triste à en mourir.

Au matin du premier vendredi du mois, agenouillé dans la chapelle, il sent son coeur gonflée à se fendre. Sa gorge se serre, il étouffe. À l'autel, le célébrant, face au peuple élève l'hostie : «Dominie, non sum dignus… » C'en est trop. La digue longtemps contenue se rompt. Frère Antoine fond en larmes. Il en pleure, il en crie ; et ses sanglots déchirants remplissent la maison de son père. (7)

L'infortuné proscrit continua néanmoins sa lourde besogne. En dépit des épreuves et des reproches, son âme garde sa sérénité. Le matin, lever avant toute la communauté, il est déjà à ses dévotions, faite le chemin de la croix, sonne l'angélus, accomplit ses exercices de religieux. Puis son labeur commence. Avant chacune de ses actions, il se met à genoux et fait posément un grand signe de croix. Et comme une abeille laborieuse, il va à gauche, à droite, sans perdre une minute de son temps, toujours recueillie, toujours en silence, et souvent le chapelet à la main.

Tard, Frère Antoine rentre en sa cellule. Ah ! sa douce solitude, comme il l'aime ! Plus de ces bruits du monde ; plus rien pour le distraire. Tout s'est tu. Il peut maintenant se approcher de Dieu, converser en paix avec lui, épancher son âme. Dans un coin, il s'est aménagé un modeste autel, tout comme au foyer paternel dans la grande chambre de Dzierzanow. Une belle statue de l'Enfant Jésus de Prague le domine. Il y a même un petit tabernacle, qui lui a fabriqué un ouvrier de la mission. Et le Frère Antoine prie. Les minutes coulent, les heures passent, il est toujours à geonoux, absorbé dans sa contemplation. Son supérieur est obligé de le gronder pour qu'il se couche..

Et demain, le forgeron de Dieu reprendra son fardeau.

Certains jours le Supérieur lui faisait grand plaisir. Ayant de graves décisions à prendre ou quelques grâce à demander, il déléguait un émissaire au pied du tabernacle.

_ «Frère Antoine, allez passer un quart d'heure devant le Saint-Sacrement à priez bien pour moi.»

Et Frère Antoine, partait aussitôt d'un pas alerte, la figure rayonnante de joie.

Sa prière inspirait confiance ; et y avait de quoi…

Un jour, quelques hommes sont à planera du bois, lorsque soudain la machine refuse de fonctionner. On découvre que le couteau est tombé, disparu. On fouille, on cherche partout peine inutile. Que faite ? Pour s'en procurer un semblable, il faudrait se rendre jusqu'à Végreveille. Une marche de trois jours. Les heures passent… Alors, l'un des ouvriers suggérèrent de s'en remettre au Frère Antoine. On le fait venir et on lui explique la pénible situation.

_ «Frère Antoine, il faut absolument trouver ce couteau qui manque.»

_ «Avez-vous cherché partout ? » »

_ « Oui, touts ensemble nous avons regardé de tous côtés, et fouillé le tas de bran de scie.»

Frère Antoine examine la machine à fond, puis se met à genoux et récite quelques avés. Alors, plongeant le bras jusqu'à l'épaule dans le bran de scie, il en retire presque aussitôt, le couteau perdu.

Une autre fois, dans un voyage à travers bois, le gros boulon de l'essieu saute et est projeté dans les broussailles, près de la rivière. On arrête aussitôt la voiture, et les voyageurs se mettent à faire des recherches à l'endroit où ils ont vu tomber le boulon. Frère Antoine cherche aussi mais plus loin, dans une clairière.

_ « Allons, Frère, venez cherche avec nous ; c'est par ici que le morceau est tombée.»

Le religieux se retourne, et d'un air taquin :

_ «Mais non, dit-il, pourquoi chercher dans les broussailles humides ou dans la rivière ; vous risquez de prendre du mal ou de vous noyer. J'aime mieux chercher ici ; il n'y a ni rivière, ni branchages, ni herbe, c‘est plus commode.»

_ «Mais ce n'est pas là que le boulon est tombé ; c'est ici. »

•  «Oh ! mais ce n'est pas une place pour perdre quelque chose. C'est trop dangereux, c'est ici que vous auriez dû le perdre.»

Et sur ces mois, il revient vers le groupe des chercheurs, avec en main le morceau perdu. 

Grâces à obtenir, objets perdus, malades à soulager à toujours c'est au frère manchot que l'on s'adresse. N'est-il pas le bienfaiteur reconnu, celui dont les prières sont sans cesse exaucées ?

Frère Antoine n'attend pas qu'on vienne à lui; il court s'offrir de lui-même. Un jour de mai, le petit couvent des Religieuses est plongé dans une morne tristesse. Mère Supérieure, gravement atteinte, est mourante; plus qu'un souffle de vie qui la retient.

« Votre malade ne passera sûrement pas la nuit ».

Le verdict du médecin jette la consternation dans l'âme des quatre jeunes religieuses du couvent. Impuis­santes, elles attendent l'issue fatale. Le chagrin se lit dans leurs yeux; elles parlent à voix basse, évitent les moindres bruits. On sent planer la mort. Durant la veillée, un coup discret à la porte. C'est Frère Antoine qui vient s'offrir à passer la nuit dans la chapelle, et se tenir à la disposition des religieuses en cas d'urgence. Elles acceptent

— « Moi demander permission au Père Supérieur », dit-il.

Il s'éloigne prestement et revient au bout de quelques minutes, muni de sa permission. Dans l'humble chapelle, le frère s'agenouille à quelques pas du tabernacle. Comme elle est douce à son coeur cette solitude de la nuit. Il prie. Ah! s'il pouvait, à l'exemple de Madeleine, vivre cons­tamment dans la compagnie du Divin Maître! Et le temps passe... Frère Antoine est tout à son bonheur. Vers une heure du matin, une religieuse vient le chercher... Mère Supérieure expire. Le Frère passe le reste de la nuit à faire les préparatifs de l'ensevelissement. Au mo­ment où il quitte pour aller sonner l'Angélus, les religieuses le remercient avec empressement.

- « Vous devez être bien fatigué, Frère Antoine? » — « Oh! non, ma Soeur. Moi avoir reposé comme saint Jean sur le coeur. du Bon Dieu ». 8

Prier était devenu pour Frère Antoine la respiration de son âme.

C'était vers 1900. Depuis trois ans déjà, à son grand regret, il n'était pas allé à la retraite générale des frères convers.

- « A Saint-Paul, moi aidais au moulin. Surtout moi avoir la charge d'une centaine de bêtes ».

Pour ce motif on avait donc obligé Frère Antoine à faire sa retraite en particulier. Cette année-là, la retraite générale avait lieu au lac Laselle.

Le Frère se mit à prier le Fondateur des Oblats pour obtenir la faveur de suivre les exercices. Il récita dix chapelets pendant dix dimanches consécutifs. Et il promit, si la permission lui était accordée, de vénérer en son for intérieur Monseigneur de Mazenod comme un vrai saint. Mais le ciel semblait rester sourd. Son supérieur lui signifia l'ordre de rester à la mission pour vaquer à sa besogne. Bien plus, Monseigneur Légal appuyait la décision du supérieur.

Ainsi, c'était définitif: la permission était refusée. Les longues prières et le voeu intime avaient été inutiles. Pour­tant, Frère Antoine ne perd pas tout espoir. La veille de la retraite, le ciel est sombre; il neige. Soudain, vers cinq heures du soir, il aperçoit un cavalier qui s'en vient, brides abattues, vers la mission. C'est un messager envoyé par le Père Supérieur. Monseigneur Legal a changé d'avis. Et le cavalier a parcouru quelque quarante kilomètres pour venir avertir Frère Antoine. Au nom de l'obéissance, il devra participer à la retraite générale. Le petit manchot jubile.

— « Moi avoir beaucoup regardé du côté du Lac Laselle, pour voir si Frère Alexandre viendrait me cher­cher ».

On conseille au frère de retarder son départ au lende­main. Mais en dépit de la neige et de l'heure avancée, il se met en route sur-le-champ. A deux heures de la nuit, il arrivait au milieu de ses frères.

Monseigneur de Mazenod lui avait obtenu l'une des plus douces faveurs de sa vie .'

Les voyages pour la retraite annuelle ne se faisaient pas toujours sans incident. La route était rude; parfois il fallait franchir une petite rivière à gué ou sur un pont de fortune. Une année, les chevaux prirent l'épouvante alors qu'ils descendaient une côte assez escarpée. Ils tombèrent à l'eau comme une masse avec la grosse charrette. Deux Soeurs Grises faisaient partie de la caravane. Assises sur le siège de la voiture, elles ne purent malgré tous leurs efforts, garder l'équilibre et tombèrent à l'eau sous la char: rette. Frère Antoine qui courait en arrière se mit à crier:

— « Mon Dieu, les Soeurs sont cassées! »

Il se jette rapidement à l'eau et leur aide à se retirer de leur dangereuse position. Elles n'avaient aucun mal. Les deux infortunées attribuèrent cette grâce à la protec­tion de Frère Antoine.»

Une autre fois, à la mission du lac Castor, Frère Antoine et un confrère s'en vont à la pêche au poisson blanc. Ils ont un joli bateau et goûtent tous deux les douceurs d'une belle matinée toute ensoleillée. Soudain, un gros coup de vent venant du nord commence à bercer l'embarcation sur des vagues hautes et inquiétantes. Les pêcheurs étaient à plus d'un kilomètre du rivage. De toutes leurs forces ils rament pour atterrir avant que le lac ne devienne trop déchaîné. Mais l'ouragan est venu plus vite. Les vagues soulèvent de plus en plus leurs crêtes écumantes et creusent de larges gouffres. Heureusement le vent souffle dans la bonne direction. ' Le petit bateau est balayé sur la rive et les deux pêcheurs sont projetés comme de vulgaires paquets de linge sale. Frère Antoine reste suspendu à une branche et gesticule de son mieux pour retomber par terre. A ses pieds, il aperçoit le poisson qui, lui aussi, a été balayé sur le rivage.

— « Le Bon Dieu est bien bon, dit-il; il a même sauvé notre poisson. »"

Un jour que son Supérieur lui reproche de faire, par orgueil, brûler des lampions, Frère Antoine en est tout chagrin. Il voit dans ces flammes légères de petites sen­tinelles qui forment une garde d'honneur près de la sainte Vierge; des coeurs brûlants et malléables qui font monter vers Marie une prière silencieuse. Est-ce que sa bonne Mère serait mécontente de ces hommages? Devra-t-il éteindre ces flammes d'amour?

Alors il entend une voix intérieure qui lui parle clai­rement. Par deux fois, elle lui demande d'aviser le Supé­rieur au sujet de ses reproches. S'ils sont justifiés, le Bon Dieu bénira la maison davantage; sinon, il l'a bénira moins. Frère Antoine n'ose parler. Peu de temps après, une catastrophe s'abattait sur Saint-Paul des Métis.

Au mois de janvier 1905, dans la nuit du 15 au 16, l 'alerte est donnée à la mission:

— « L'école est en feu! »

Aussitôt Pères, Frères et Soeurs, se hâtent d'effectuer le sauvetage des enfants. L'incendie a débuté au sous-sol et déjà une fumée épaisse s'échappe par toutes les issues. Des cris, des appels lugubres, un va-et-vient confus... Mais impossible d'arrêter la marche des flammes. Bientôt l'école n'est plus qu'un immense brasier crépitant qui rougeoit le ciel. En une heure tout était consumé. Le feu avait été mis malicieusement par quelques enfants. Des 90 pensionnaires, une jeune fille manquait à l'appel. Toutes les provisions avaient été détruites. Et sur l'emplacement de cette école qui avait coûté tant de sueurs, plus rien que des débris calcinés.

Quand la petite cloche tomba en sonnant un coup sinistre, le Supérieur ne put s'empêcher de remarquer:

_« C'est le glas de notre colonie ».12

La mission vivota encore quelque temps. Les reli­gieuses, à l'exception de trois ou quatre, furent dispersées en d'autres institutions. Peu à peu l'ceuvre s'éteignit pour faire place à une paroisse de blancs.

Quant à Frère Antoine, il continue d'être ce qu'il a toujours été. Au témoignage du Vicaire des Missions, « c'est un excellent petit frère, très pieux, très édifiant, même dans une mesure qui dépasse de beaucoup l'ordi­naire. Ce cher frère, malgré son infirmité, sait se rendre bien utile et peut encore vaquer à de nombreux tra­vaux. » 13

Les années passent. Frère Antoine a toujours la garde de ses pourceaux et il fait encore brûler des lampions à sa bonne Mère. Il prie, travaille, se sacrifie. Mais sa mission ici est terminée. Ses grands enfants de la Prairie se sont dispersés aux quatre vents. A son tour, il devra, lui aussi, partir. Dieu l'appelle ailleurs.

Par la prière, l'exemple, le sacrifice, Frère Antoine va désormais forger des âmes.

Références-Les porceaux

(01) Notes historiques du R.P. Adéodat Thérien, o.m.i. Archives provinciales des O.M.I. Edmonton.
(02) Frère Antoine avait reçu son obédience le 21 octobre 1897. Archives de la Postulation (Dossier F. Antoine) Rome.
(03) Archives de la Postulation (Dossier F. Antoine) Rome.
(04) Les Religieuses de l'Assomption de la T.S. Vierge de Nicolet, P.Q. arrivèrent en 1899
(05) Ce pensionnat fut ouvert dans l'hiver de 1902-1903 avec environ 90 élèves.
(06) Récit d'après les notes historiques du P.A. Thérien. o.m.i. Archives provinciales des O.M.I. Edmonton
(07) Archives de la Postulation (Dossier F. Antoine) Rome.
(08)_Archives de la Postulation (Dossier F. Antoine) Rome.
(09)-Archives de la Postulation (Dossier Mgr de Mazenod) Rome.
(10) Archives de la Postulation (Dossier F. Antoine) Rome. Il Idem.
(11) Archives de la Postulation (Dossier F. Antoine) Rome. Il Idem.
(12) Notes historiques de R.P. A. Thérien, Archives provinciales des O.M.I. Edmonton.
(13) Lettre de Mgr E. Legal, o.m.i. Archives de la Postulation (Dossier F. Antoine) Rome.